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DOSSIER : Politique municipale: sortir du cul-de-sac

Politique municipale: sortir du cul-de-sac

Relations no 768
novembre 2013

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Du même auteur

Les femmes de droite

Les femmes de droite

Par : Andrea Dworkin

Dworkin : la franc-tireur

Étonnant comme plusieurs des questions abordées dans Right-Wing Women d’Andrea Dworkin, publié en 1983, se répercutent dans certains débats et enjeux actuels. La vision pessimiste et les sombres projections qui se dégagent de cet essai de la militante féministe radicale, décédée en 2005, ont une résonance contemporaine bien réelle. Il suffit de penser au discours des opposants au mariage pour tous en France, à la résurgence du débat sur l’avortement et à l’émergence du mouvement de femmes conservatrices REAL Women, au Canada, à la montée de l’antiféminisme aux États-Unis ou encore au fléau des viols collectifs en Inde, par exemple.
 
Cette traduction française de Martin Dufresne et Michèle Briand rappelle à juste titre la pertinence de la pensée de Dworkin, en dépit de l’intransigeance et de la véhémence de certaines de ses positions qui, malheureusement, font parfois ombrage au reste de son propos. Péremptoires, ses opinions tranchées lui ont d’ailleurs valu d’être une figure controversée, même dans son propre camp. Et c’est ce qui explique, selon la sociologue Christine Delphy, qui signe la préface de cette réédition québécoise, la quasi absence de l’auteure du panorama féministe francophone.
 
Voyage à travers la psyché des femmes conservatrices, Les femmes de droite brosse le portrait plus large de l’oppression systémique vécue par les femmes au sein de la société patriarcale américaine. Ce faisant, Dworkin jette un éclairage cru et toujours d’actualité sur les instruments de domination qui servent à les maintenir prisonnières de cet ordre social : la violence et le viol à l’intérieur comme à l’extérieur du mariage, l’inceste, l’exploitation reproductive et financière, le contrôle exercé sur le corps, la pornographie, la prostitution, la religion, l’homophobie. Sa force réside dans l’analyse et la description fines – nourries de références à d’autres auteures – des rapports de pouvoir qui teintent les relations hommes-femmes et confinent les secondes dans une « classe de sexe » inférieure.
 
Au fil de cette dense réflexion, Dworkin pousse toutefois le cynisme à l’extrême, postulant que les femmes de droite « ont compris » qu’elles « valent plus à l’intérieur du foyer qu’à l’extérieur » et qu’il est vain, même dangereux pour elles de lutter contre ce système fondé sur une misogynie profondément enracinée, à gauche comme à droite. Ainsi, leur posture conservatrice serait un choix délibéré pour survivre dans cette société où les seules fonctions sociales qu’on leur reconnaît sont « procréer et être baisées ».
 
Selon cette conception, les hommes forment ainsi un bloc monolithique, mû par le désir exclusif et inné de dominer, d’exploiter, voire « d’annihiler » les femmes. Une telle analyse réductrice exclut que le comportement des hommes puisse aussi être conditionné par leur culture et leur éducation. On y voit le rejet catégorique de l’idée que des hommes aient pu, sincèrement et en toute bonne foi, participer au mouvement d’émancipation des femmes, comme si celui-ci excluait complètement le genre masculin.
 
D’ailleurs, outre son plaidoyer en faveur du démantèlement du système de « classes de sexe » et pour la « reconstruction radicale de la société », on trouve dans la critique de Dworkin bien peu de pistes et de solutions concrètes. Or, bien qu’imparfaites ou incomplètes, il faut bien reconnaître les avancées qui ont été réalisées.
 
Les esprits fougueux et critiques comme Andrea Dworkin seront toutefois toujours nécessaires pour bousculer les tabous, montrer certains côtés plus sombres de la réalité et, surtout, rappeler que la route sera encore longue pour éradiquer complètement le sexisme et atteindre l’égalité hommes-femmes.
 
Pascale Sévigny

Andrea Dworkin
Les femmes de droite. Préface de Christine Delphy
Montréal, Éditions du remue-ménage, 2012 (1983), 266 p.