Relations novembre-décembre 2016

La trahison des élites : Austérité, évasion fiscale et privatisation au Québec

Matthew Nini

Les Exercices spirituels pour imaginer le monde autrement

L’auteur, jésuite en formation, est stagiaire à Relations
 
 
Prier au XXIe siècle se révèle difficile, même pour les religieux. Ou peut-être, surtout pour les religieux. Il est probablement plus facile de répondre à la soif spirituelle par l’engagement social. Jésus, après tout, n’était pas un gourou ; il ne parlait guère de techniques de méditation. La leçon suprême de ses discours, c’est sans doute « toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites » (Matthieu 25, 38).
           
Chez les jésuites, vie spirituelle et engagement social, foi et justice, vont de pair. Prier, ce n’est pas se replier sur soi, mais plutôt s’ouvrir à l’autre, voire à la possibilité d’une altérité absolue. Si l’on place cette altérité au cœur de sa vie spirituelle, l’articulation foi et justice devient non seulement possible, mais une partie intégrante d’une véritable mystique politique. En ceci, rien d’ésotérique : la vie spirituelle dans la tradition ignatienne – et plus encore la mystique de la Compagnie de Jésus – s’enracinent dans quelque chose de concret qui est à la fois texte et évènement, ce qu’on appelle les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola.
 
Fondement de son engagement religieux, tout jésuite suivra une retraite silencieuse de 30 jours deux fois dans sa vie pour accomplir ces Exercices, dont l’un des éléments de base est ce que l’on nomme la « contemplation », c’est-à-dire la prière imaginative à partir de textes bibliques, généralement tirés de l’Évangile. Dans cette forme de prière, il s’agit moins de réfléchir sur le sens de la vie de Jésus que d’être présent à celui-ci en tant que compagnon de route (d’où découle le nom singulier que les jésuites ont donné à leur ordre religieux). Après avoir lu le texte, on fait une « composition de lieu », c’est-à-dire qu’on imagine un endroit précis et les personnages impliqués, en se plaçant au cœur de l’action. Tout un univers sensoriel est ensuite créé à travers « l’application des cinq sens ». Il s’agit, entre autres, de « voir avec les yeux de l’imagination les personnes, […] écouter avec l’ouïe ce qu’elles disent […], sentir par le toucher, par exemple, en embrassant et baisant les endroits où ces personnes passent et arrêtent » (Exercices spirituels, 121-126). L’accent est mis sur les personnages. On tente de créer un cadre dans lequel ils peuvent agir d’eux-mêmes, sans projeter notre propre volonté sur ces « personnes », aussi chimériques, puissent-elles paraître.
 
L’invitation qui est faite est celle d’entrer dans cette actualisation du texte à la manière de la « mémoire involontaire », suscitée par une évocation sensorielle : Proust et sa madeleine ne sont pas loin. Du sensible – que ce soit la peau lisse de l’enfant Jésus, le goût amer du vin pascal, ou même la tumultueuse mer de Galilée – naît le récit. Concentré sur les sens et les acteurs, il s’agit de laisser d’abord parler l’histoire et de la réfléchir ensuite en soi-même pour y trouver un goût intérieur. Il y a place pour la fantaisie : tant mieux si la Terre sainte se déplace en Haïti, ou si la dernière cène se transforme en repas de Noël en famille. De la même manière que l’expérience concrète du goût conduit le Marcel d’À la recherche du temps perdu à revivre, de façon créative, son éducation sentimentale, l’expérience de celui qui contemple est fondée dans une sensation, prenant ensuite son essor vers les possibilités infinies de l’imaginaire.
 
Contrairement à l’odyssée proustienne, dont la genèse est dans la sensation brute, la contemplation se fait toutefois en fonction d’une rencontre. Son cœur se trouve toujours dans l’interaction des personnages. C’est l’autre, souvent la figure de Jésus, qui est la fondation ultime de l’expérience. Ici, l’Évangile « s’acclimate » à l’intérieur du sujet afin de permettre une rencontre personnelle avec le Christ.
           
À la base de la vie spirituelle du jésuite se trouve ainsi un respect absolu de l’autre, soi et autrui constituant la fondation de l’expérience spirituelle. L’un étant incapable de fabriquer l’existence de l’autre, ce n’est que par du concret, une expérience sensorielle – voir, entendre, toucher – que l’on peut jeter un pont et entamer une relation authentique.
           
Dans l’action, ceux et celles qui ont été marqués par la pédagogie des Exercices recherchent d’abord à reconnaître l’altérité des personnes rencontrées et à créer un lien réel et profond tout en respectant l’autre dans sa différence. D’une certaine manière, ces personnes voient l’intégration dans le milieu de l’autre comme un geste de solidarité, puisque c’est l’expérience partagée qui construit ce lien de respect et de confiance. L’engagement social dans un milieu particulier n’est que l’approfondissement de ce qui a été créé dans une rencontre initiale. L’action sociale apparaît alors comme un acte créatif, à l’image de celui mis en œuvre dans les Exercices. Devant cette solidarité fondamentale s’ouvre le grand large de l’engagement créatif avec une multitude de possibilités : la justice n’est-elle pas, en fin de compte, la volonté d’imaginer le monde autrement ?

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