Relations septembre-octobre 2018
Les excuses sont insuffisantes mais nécessaires
L’auteur est professeur agrégé à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal
En mars 2018, pour des raisons encore mal éclaircies, le président de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) s’est senti obligé de braquer le projecteur sur un fait : le pape n’a toujours pas présenté aux Autochtones les excuses pourtant demandées par la Commission de vérité et réconciliation (CVR) si possible avant le 31 mars 2016, et ce, au nom de l’Église catholique, pour le rôle que cette dernière a joué dans les pensionnats autochtones. Dans sa « lettre aux Autochtones du Canada », le président de la CECC ajoutait que le pape était « d’avis qu’il ne pouvait répondre personnellement » à cette demande. Il aura ainsi provoqué une vague de réprobation publique à travers le pays, culminant avec l’adoption, le 1er mai à la Chambre des communes, d’une motion adressée au pape François en personne.
Dans son appel à l’action no 58, la CVR avait demandé des excuses de la part du pape pour aider à la guérison des survivants. Elle justifiait ainsi cette demande : d’une part, l’absence d’excuses claires et formelles de la part de l’Église catholique permettait à certains de ses membres de continuer à mettre en doute la gravité du système des pensionnats ; d’autre part, les excuses sont nécessaires à la guérison, comme l’ont attesté plusieurs témoignages de survivants des pensionnats lors des audiences de la CVR.
La justice d’abord
Des penseurs autochtones anticoloniaux ont un point de vue différent sur les excuses. Le Déné Glen Coulthard critique une « industrie mondiale » des excuses, qui postule que la réconciliation est une condition préalable à une justice durable. La CVR en ferait partie. Tout comme le Mohawk Taiaiake Alfred ou l’Anichinabékwé Leanne Betasamosake Simpson, Coulthard appelle les Autochtones à sortir d’une posture attentiste, qui perpétuerait la dépendance envers l’État et l’Église. Dans cette optique, les peuples autochtones ne sortent pas plus de la dépendance en réclamant des excuses qu’en demandant des amendements à la Loi sur les Indiens. La guérison ne vient ni de la réconciliation, ni de la bonne foi du colonisateur. Elle ne dépend pas du fait, pour le colonisé, d’être « reconnu » par le colonisateur, mais d’une posture révolutionnaire et d’un combat pour la libération et la restitution des terres spoliées, du pouvoir de se gouverner soi-même et des leviers économiques, entre autres[1].
On fait souvent remarquer que les excuses pour les mauvais traitements subis par les Autochtones dans les pensionnats fédéraux, présentées par le gouvernement canadien en 2008, n’ont pas empêché ce dernier de pratiquer concrètement une politique hostile aux Premières Nations. L’« engagement » du gouvernement Trudeau pour la réconciliation ne l’empêche pas d’acheter un pipeline pour faire passer du pétrole sur des terres autochtones sans leur consentement, par exemple. Que valent alors les excuses ? Ne seraient-elles pas un facile expédient en comparaison de ce qu’il en coûterait pour établir une justice réelle ?
La valeur des excuses
Les critiques de Coulthard et d’autres penseurs autochtones montrent bien les effets pervers d’une affirmation autochtone qui insiste autant sur les excuses. Néanmoins, il me semble que tout groupe historiquement spolié a le droit de réclamer des excuses. Ces dernières, certes, ne suffisent pas, à elles seules, à transformer les conditions structurelles de l’injustice, mais elles doivent être faites pour que la partie fautive abandonne sa posture d’autojustification et pour que soit possible une discussion subséquente sur les modalités de la transformation. La résistance de l’épiscopat canadien et du Saint Siège à présenter les leurs montre que les excuses ont parfois un prix. Pour la CVR, elles ne sont qu’une des facettes de la décolonisation : nécessaires, mais parfaitement insuffisantes en soi.
Pourtant, la critique des penseurs autochtones évoquée ci-haut soulève une question urgente : que faire quand les excuses de l’offenseur ne viennent pas ? Peut-on vraiment continuer de les poser comme condition préalable à la guérison ? Pour les victimes, l’outil de guérison ne risque-t-il pas alors de se muer en arête tranchante ? Bien des Autochtones peuvent se poser cette question aujourd’hui.
Ne sous-estimons pas les excuses. Elles ne vont pas toujours de soi pour l’institution qui les formule. Cependant, malgré le coût – financier et symbolique – qu’elles peuvent représenter, cette institution a beaucoup plus à perdre en ne les présentant pas : ce qu’elle y risque, c’est son intégrité et sa crédibilité future, la mémoire qu’elle laisse chez les survivants ainsi que son avenir avec eux.
[1] Voir entre autres G. S. Coulthard, Peau rouge, masques blancs : contre la politique coloniale de la reconnaissance, Montréal, Lux Éditeur, 2018 ou T. Alfred, « Restitution is the Real Pathway to Justice for indigenous Peoples », dans G. Younging, J. Dewar et M. DeGagné (dir.), Response, responsibility, and renewal, Ottawa, Aboriginal Healing Foundation, 2009.


