Relations août 2003

Politique du temps

Jean Stafford et Louis Jolin

Les exclus des vacances

Les auteurs sont professeurs au Département d’études urbaines et touristiques à l’UQAM

Alors qu’au Québec, le taux de chômage dépasse les 9 % et celui des travailleurs atypiques 25 %, l’accès aux vacances ne relève pas du seul ressort des individus. Il s’agit avant tout d’une question politique et sociale.

Lors de la dernière campagne électorale au Québec, le Parti québécois mettait de l’avant un projet de crédit d’impôt remboursable pour les vacances; cette pro­messe électorale a été dénoncée par le Parti libéral du Québec comme une nouvelle mainmise de l’État sur la « vie privée » des citoyens, une forme de dirigisme inacceptable dans une société libre. En juin 1936, en France, le gouvernement du Front populaire, dirigé par Léon Blum, accordait à tous les salariés deux semaines de congés payés, prémices des vacances pour tous; cette décision entraîna ironie et sarcasmes de la part des classes dirigeantes de l’époque.

Pour l’idéologie néolibérale, les inégalités sont inscrites dans la trame même des sociétés, elles sont « naturelles » et dans l’ordre des choses. Dans le passé, les luttes sociales ont porté successivement sur l’accès à l’éducation, les soins de santé, l’aide sociale aux chômeurs et aux personnes défavo­risées. L’accès aux vacances fait toujours difficulté pour les groupes sociaux les plus pauvres.

Il existe des différences importantes entre le nombre d’heu­res travaillées par semaine et les jours de congés payés annuels. Les différences les plus profondes apparaissent entre les pays européens et les autres; ainsi, la France octroie 25 jours de vacances annuelles et le Canada seulement 10. Si les inégalités sont flagrantes entre les pays, elles sont aussi très fortes à l’intérieur même de ces pays.

Plus qu’un simple phénomène de civilisation, les vacances et le tourisme deviennent l’image même de la société postmoderne construite sur les valeurs de mobilité des personnes et des biens, de la communication sans limites et de la mondialisation des économies et des cultures. Dans ce contexte, l’exclusion d’une partie de la population de cette « société de loisirs » ne peut être que durement ressentie.

Ceux qui partent et ceux qui restent

Dans les années 1960, tenant compte du taux de croissance très élevé des départs en vacances, la plupart des spécialistes en la matière s’attendaient à un taux de départ en vacances entre 90 % et 95 % en l’an 2000 (Dumazedier, J., Vers une civilisation du loisir?, Seuil, 1962). Ces prévisions n’ont pas été confirmées : dans la plupart des pays occidentaux, le taux oscille entre 50 % et 60 %. Au Québec, en 1995, le taux de vacanciers était de 53,8 % – les vacances signifient au mi­nimum quatre jours de congé consécutifs en dehors d’un long week-end; le vacancier partant est celui qui, durant cette pé­riode, passe au moins 24 heures ou une nuit en dehors de son domicile. Les comportements des vacanciers se répartissent de la façon suivante : 22 % de non-partants et 78 % de partants. Chez les non-partants, on compte 13 % de sédentaires (balcon-ville) et 9 % d’excursionnistes (séjour de moins de 24 heures). Chez les partants (78 %), 45 % séjournent dans une destination unique et 33 % ont des destinations multiples.

Les non-vacanciers correspondent à un profil bien défini : ce sont les plus pauvres et les moins scolarisés. Comme le revenu salarial, la scolarité est un vecteur important de l’exclusion face aux vacances. On remarque également que ce sont les plus jeunes (la catégorie des 24 ans et moins) et celle des plus vieux (la catégorie des 65 ans et plus) qui regroupent le plus de non-vacanciers – étudiants peu fortunés, ouvriers non spécialisés, travailleurs agricoles et retraités.

Le seuil de faible revenu était fixé en 1997 (pour la moyenne des tailles des régions de résidence et sur la base de l’IPC de 1992) à 14 734 $, si du moins on utilise la définition de Statistique Canada, selon laquelle : « Les seuils de faible revenu de l’année de base sont établis à partir des familles qui consacrent 20 points de pourcentage de plus que ne le font l’ensemble des familles canadiennes au titre de l’alimentation, du logement et de l’habillement. » (Seuils de faible revenu, Sta­tistique Canada, Catalogue 13-551-XIB, 1999.) Pour la même année, au Canada, la proportion de personnes seules à faible revenu était de 36,3 % et la proportion des familles à faible revenu de 14,3 %.

Même en étant très conservateur dans nos hypothèses, nous pouvons supposer que, dans l’ensemble de la population, près de 40 à 50 % des personnes seules et au moins 20 à 25 % des familles ne peuvent pas prendre des vacances chaque année et même durant plusieurs années d’affilée. Les vacances, ou plu­tôt l’absence de vacances, deviennent un critère quasi permanent d’exclusion; un élément de plus dans la longue liste des inégalités. Pour ceux qui rêvent d’une société plus solidaire et plus égalitaire, les obstacles aux vacances pour tous représentent un dur verrou de plus à faire céder.

Pour une politique sociale des vacances et du tourisme

Les populations de plusieurs pays, surtout en Europe, béné­ficient légalement de plus de jours de vacances que les Québécois. Mais ce n’est pas tout! Il ne suffit pas d’avoir plus de temps, encore faut-il disposer aussi des ressources nécessaires pour partir en vacances. Des pays comme la France et la Belgique, entre autres, ont mis en place des programmes d’aide à la pierre (subventions aux infrastructures du secteur de l’économie sociale : villages de vacances, maisons fami­liales de vacances, auberges de jeunesse, gîtes ruraux, etc.) et des programmes d’aide à la personne (bons-vacances, pé­cules de vacances, chèques-vacances, etc.). Évidemment ces programmes s’appuient sur une conception de l’État qui se soucie de réduire les inégalités. Au Québec, certaines initiatives similaires ont également vu le jour pour accroître l’accessibilité aux vacances et au tourisme avec un soutien de l’État, plus ou moins marqué selon les époques et les partis politiques au pouvoir (camps familiaux, centres de vacances, bases de plein air).

Des mesures concrètes, tel un crédit d’impôt, pourraient permettre à plus de Québécois de se ressourcer, de se retrouver en famille en dehors de leur domicile, de partir à la découverte de l’autre… tout en favorisant le déve­loppement économique des régions. En outre, la relation étroite entre les vacances et la santé dans une approche de prévention n’est plus à démontrer. Les vacances permettent de développer des rythmes de vie différents, tant sur le plan social que biologique. Une rupture avec le quotidien, plus de repos et une parti­cipation accrue à des activités de plein air influent sur les équilibres physiques et psychosociologiques.

L’influence des vacances sur le bien-être des populations et, plus particulièrement le départ en vacances, militent en faveur d’une véritable po­litique pour en accroître l’accessibilité : mesures législatives pour augmenter le temps de vacances, aides à la personne et aux familles, soutien financier aux établissements de va­cances de l’économie sociale…

Cette politique pourrait inclure la mise en place d’un chèque-vacances (ou carte-vacances) réclamé par plusieurs intervenants depuis quelques années (Actes du Colloque sur le chèque-vacances au Québec, Montréal, BITS-Amériques, 2000). Cette formule, qui a fait ses preuves dans divers pays européens en engageant plus fortement l’ensemble de la so­ciété civile qu’un crédit d’impôt, vise à favoriser l’épargne des travailleurs et travailleuses pour les vacances, à solliciter la contribution des employeurs qui bonifieraient cette épargne et à soutenir les établissements touristiques québécois qui honoreraient ce moyen de paiement. La mesure permet aussi de constituer un fonds d’investissement (constitué des in­térêts des placements d’argent effectués entre l’achat du chèque ou de la carte-vacances et son utilisation), fonds qui pourrait aider à soutenir les infrastructures de l’économie sociale et les petits établissements touristiques et qui permet­trait, par l’octroi de bourses, d’aider les plus démunis à partir en vacances. Cette formule n’est pas très coûteuse pour l’État, hormis la défiscalisation de la contribution de l’employeur sur le chèque-vacances, mais l’État y retrouverait rapidement sa mise par l’augmentation de la consommation et des taxes qui y sont reliées.

Dans un contexte où le rôle de l’État est remis en question, une politique sociale des vacances et du tourisme est-elle pré­visible? On peut certes en douter si on se fie aux premières réactions du Parti libéral à la proposition du crédit d’impôt pour les vacances. Par contre, la priorité que ce parti semble vouloir accorder à la santé pourrait l’amener à envisager une politique sociale des vacances et du tourisme comme un élément constitutif d’une approche globale de la santé des Québécois. L’avenir le dira…

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