Relations février 2005

Autochtones : blanc de mémoire

Pierre Jolicoeur

Les épines de la « Révolution des roses »

L’auteur est chercheur associé au Centre d’études des politiques étrangères et de sécurité (CEPES) de l’UQAM; il est l’auteur, avec Yann Breault et Jacques Lévesque, de La Russie et son ex-empire, 2003

Un an après l’entrée triomphante au pouvoir de son nouveau président, M. Saakashvili, la Géorgie doit encore se battre contre la corruption institutionnalisée de l’ancien régime et contre le morcellement de son territoire, encouragé par son puissant voisin du Nord : la Russie.

Parmi les États issus de l’ex-URSS, la Géorgie est celui qui a les relations les plus tendues avec la Russie. C’est également celui qui a connu la plus grande instabilité politique. Les premières années d’indépendance de la petite république située au Caucase du Sud ont été marquées par deux guerres sécessionnistes, une guerre civile, un coup d’État et plusieurs tentatives de putsch.

Toute cette agitation, liée à la difficile transition d’une économie alignée sur le libéralisme, a plongé le pays dans une profonde crise économique. Bénéficiant du niveau de vie le plus élevé de l’ex-URSS, les Géorgiens doivent aujourd’hui composer avec un des plus faibles revenus par habitant de l’ancien espace soviétique. La crise économique et les tensions politiques ont poussé de nombreux Géorgiens à s’exiler : entre 1989 et aujourd’hui, la Géorgie est passée de 5,5 millions d’habitants à 4,5 millions, soit une chute de près de 20 %.

Le pays étant miné par la corruption quasi généralisée, tous les ingrédients d’une explosion sociale étaient réunis lorsque les élections législatives ont été tenues en novembre 2003. Cette explosion appréhendée a pris la forme d’une révolution politique : des manipulations électorales constatées lors du scrutin automnal ont provoqué trois semaines de révolte populaire, poussant le président Édouard Chevardnadzé à démissionner. Cet événement fut baptisé la « Révolution des roses » en raison de son caractère pacifique remarquable. Le principal architecte du mouvement de contestation, Mikhaïl Saakashvili, un avocat de 36 ans formé dans les universités occidentales, a été élu président le 4 janvier 2004. Il s’agit d’un véritable plébiscite, puisqu’il a obtenu 96 % des suffrages exprimés. Désirant profiter de ce vent de changement, le nouveau président a décidé de consacrer son énergie à deux principaux chantiers : la lutte contre la corruption et le rétablissement de l’intégrité territoriale de son pays.

Lutte contre la corruption

Dans le domaine de la lutte contre la corruption, Saakashvili bénéficiait d’une grande crédibilité aux yeux des Géorgiens. Nommé ministre de la Justice par Chevardnadzé en 2000, Saakashvili avait démissionné avec fracas en 2001, précisément pour dénoncer le manque de volonté de son gouvernement de lutter efficacement contre la corruption. Fidèle à ses promesses, le nouveau régime s’est montré particulièrement actif dans ce domaine : il a renouvelé près de 90 % des cadres, n’épargnant aucun ministère de l’ancien gouvernement. En région, les gouverneurs ont été remplacés et plusieurs criminels et hommes d’affaires corrompus ont été arrêtés.

Malgré ces efforts récents, la Géorgie est toujours classée parmi les États les plus corrompus du monde. En 2004, l’organisme Transparency International, qui évalue l’ampleur de la corruption dans 146 pays, a classé la Géorgie au 13e rang.

Menaces de fragmentation

Hormis la corruption, le principal problème de la Géorgie est l’incapacité de son gouvernement à exercer son autorité sur certaines régions du pays. La Géorgie est un État multi-ethnique extrêmement diversifié. Selon le dernier recensement soviétique de 1989, 70,1 % de sa population était géorgienne, le reste se compose d’Arméniens (8,1 %), de Russes (6,3 %), d’Azéris (5,7 %), d’Ossètes (3 %), de Grecs (1,9 %), d’Abkhazes (1,8 %), etc. Cette diversité ethnique se répercute dans la structure étatique : au moment de devenir indépendante, la Géorgie comptait deux républiques autonomes, l’Adjarie et l’Abkhazie, toutes deux sur la mer Noire, et une région autonome, l’Ossétie du Sud, située au centre-nord du pays.

Dans un tableau assez sombre des forces centrifuges qui menacent l’intégrité territoriale de la Géorgie, le président Saakashvili a su manœuvrer habilement en Adjarie. L’Adjarie était dirigée depuis dix ans par Aslan Abachidzé, potentat local qui ne reconnaissait l’autorité du gouvernement central que du bout des lèvres. Tout en prétendant respecter la Constitution, il refusait depuis des années de verser les taxes et les impôts de sa république au gouvernement central. Ces recettes fiscales sont loin d’être marginales : Batoumi, la capitale adjare, constitue le principal port maritime de la Géorgie. Pour gérer sa république en parfaite ignorance de la volonté de Tbilissi, la capitale géorgienne, Abachidzé pouvait compter à la fois sur les faiblesses institutionnelles de l’État géorgien et sur la présence d’une importante base militaire russe dissuadant les autorités centrales de reprendre la situation en main par la force. Sachant qu’il se trouvait dans la ligne de mire des nouveaux dirigeants géorgiens, Abachidzé a qualifié la démission forcée de Chevardnadzé de « coup d’État constitutionnel », imposé l’état d’urgence dans sa république et menacé d’utiliser ses troupes contre le nouveau régime. La crise s’est dénouée, en mai 2004, dans une répétition de la « Révolution des roses » à l’échelle régionale. Fraîchement élu président, Saakashvili a su organiser des manifestations populaires en Adjarie, au printemps 2004. La médiation de la Russie a permis d’éviter de justesse une nouvelle guerre géorgienne. Abachidzé a dû fuir la région pour s’établir à Moscou.

Fort de cet exploit, Saakashvili tente depuis de restaurer l’autorité géorgienne sur l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud (l’Ossétie du Nord étant située sur le territoire de la Russie) qui ont fait sécession au début des années 1990. La Géorgie n’a jamais reconnu l’indépendance de ces territoires, mais elle n’y exerce plus d’autorité depuis la signature de deux cessez-le-feu, respectivement en 1994 et en 1992, et depuis que des opérations russes de maintien de la paix séparent les belligérants.

L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud bénéficient du soutien à peine voilé de la Russie. À titre d’exemple, Moscou impose unilatéralement un régime de visa aux ressortissants géorgiens depuis 2000, excepté pour les résidants des deux territoires sécessionnistes, même si ceux-ci font techniquement l’objet d’un embargo international. De plus, Moscou donne la citoyenneté russe aux Ossètes et aux Abkhazes qui la demandent, même s’ils habitent toujours ces territoires contestés. À ce jour, plus de 80 % des habitants locaux se sont prévalus de cet avantage. Le gouvernement géorgien se plaint, à juste titre, que cette politique constitue de facto une forme d’annexion de territoires géorgiens, renforcée par la présence de troupes russes de maintien de la paix, évacuant de ce fait ces territoires de l’autorité géorgienne. Jetant de l’huile sur le feu, des membres de la Douma russe évoquent désormais ouvertement la possibilité d’annexer l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie.

Depuis l’été 2004, Saakashvili a durci le ton face à ces territoires rebelles. Le prix à payer fut un regain de tension qui a coûté la vie à une vingtaine de soldats géorgiens. Saakashvili poursuit néanmoins sa lutte pour l’intégrité territoriale géorgienne en affirmant que les problèmes sécessionnistes de Géorgie « sont des problèmes frontaliers avec la Russie ». La question cruciale est désormais de savoir jusqu’à quel point la Russie est prête à soutenir ces territoires sécessionnistes sans compromettre sa propre lutte contre le mouvement indépendantiste en Tchétchénie, cette dernière étant frontalière avec la Géorgie.

Au sud de la Géorgie, la situation est calme pour l’instant, mais la région possède un fort potentiel sécessionniste. Le Javakhéti, région frontalière de l’Arménie, compte une forte population arménienne – 200 000 personnes, plus de la moitié de la principale minorité de la Géorgie, plus importante même que les minorités abkhaze et ossète qui ont fait sécession. Les Géorgiens exercent très peu de contrôle sur cette région qui, en raison de la piètre qualité du réseau routier, est plus facile d’accès depuis l’Arménie. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant d’y voir circuler le dram, la devise arménienne, plutôt que le lari, la devise géorgienne.

Entre impatience et espoir

Les changements intervenus depuis un an sont porteurs d’espoir pour la population géorgienne, qui a eu son lot d’épreuves au cours de l’histoire récente. La nouvelle garde politique issue de la « Révolution des roses » a suscité de grandes attentes, mais elle n’a pas encore su honorer ses promesses. Les défis qu’elle tente de relever étant colossaux, il est normal que les changements tardent à se réaliser. La population commence toutefois à montrer des signes d’impatience, même si le bilan de Saakashvili est tout à fait honorable dans les circonstances : la lutte à la corruption bat son plein et le pouvoir a restauré son autorité sur une des régions aux tendances centrifuges. Le nouveau défi de Saakashvili est maintenant de trouver un moyen de restaurer l’intégrité territoriale complète de son pays, tout en évitant de froisser son puissant voisin du Nord.

Autochtones : blanc de mémoire

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