Relations novembre 2007

Nouveaux visages de la migration

Élisabeth Garant

Les Églises solidaires des migrants

L’auteure est directrice adjointe du Centre justice et foi et directrice du Service jésuite pour les réfugiés et les migrants de la Province du Canada français.

La préoccupation active des Églises envers les personnes migrantes est importante mais souvent méconnue. Elle se réalise par des personnes, des communautés et des institutions ecclésiales qui considèrent que cette solidarité est au cœur de leur foi.

Le parti pris des Églises chrétiennes en faveur des populations migrantes, et surtout envers les groupes les plus vulnérables d’entre elles, émerge parfois dans l’opinion publique à l’occasion de l’accueil en sanctuaire d’une personne réfugiée ou lors des manifestations d’envergure en faveur des sans-papiers, comme celles qui se sont déroulées récemment aux États-Unis.

Ces interventions, dénonçant des situations d’injustices que vivent les personnes migrantes, ne sont pourtant ni accidentelles ni ponctuelles. Elles surviennent parce que depuis fort longtemps, des chrétiennes et des chrétiens accompagnent au quotidien ces personnes prises dans une conjoncture internationale qui les oblige à quitter leur pays, généralement au Sud, ou prises dans les dédales de systèmes d’immigration restrictifs et répressifs, principalement au Nord. Ces événements médiatisés ont été précédés de nombreuses interventions pastorales, sociales et politiques. Elles sont réalisées par des personnes, des communautés de foi et des institutions ecclésiales qui considèrent cet engagement de solidarité avec les migrants comme une condition de fidélité à leur foi.

Une tradition biblique et sociale

Par sa reconnaissance de la présence de Dieu en chaque être humain, la foi chrétienne invite à veiller au respect de la dignité et de la valeur de tout être humain. Mais cette manifestation de Dieu par l’autre rappelle aussi que l’altérité est fondamentale pour comprendre sa propre humanité et pour s’ouvrir à la transcendance. L’accueil de l’étranger est donc une partie intégrante de la foi chrétienne.

Dans la Bible, Dieu rappelle au peuple d’Israël qu’il a connu l’esclavage et qu’il a souffert la dure réalité de l’exil. Plusieurs communautés de foi dans l’histoire ont été elles aussi persécutées. Elles ont dû quitter leur terre et chercher l’hospitalité d’autres communautés. C’est en se souvenant de ces expériences que les chrétiens sont appelés à manifester une ouverture inconditionnelle face à l’étranger. Selon leur époque et leur contexte, les Églises tentent d’être fidèles à cette tradition, car c’est une partie de leur raison d’être qui passe par cette mission d’hospitalité.

Dans la Bible, et plus particulièrement dans la tradition du Jubilé, l’option pour les personnes exclues et marginalisées s’accompagne aussi d’un engagement pour la justice et la paix. Les Églises doivent donc jouer un rôle non seulement par rapport aux personnes migrantes elles-mêmes, mais aussi face aux situations qui forcent leurs déplacements ou qui les maintiennent dans des situations injustes.

Le plaidoyer de l’Église catholique

La pensée de l’Église sur la question des migrations a évolué et s’est enrichie au cours du dernier siècle. À partir de 1914, les papes successifs ont livré annuellement des messages concernant les migrations et ont encouragé les conférences épiscopales à se doter d’une journée pour les migrants et pour les réfugiés (fixée au troisième dimanche de janvier depuis 2004). D’abord préoccupée par l’immigration des catholiques à l’étranger et de leur accompagnement par des prêtres migrants, la perspective des interventions de Rome a changé progressivement pour s’intéresser à la responsabilité d’accueil des Églises locales et aux besoins des migrants – particulièrement des réfugiés et des victimes de conflits.

En 1963, dans l’encyclique Pacem in terris, Jean XXIII précise deux grands principes qui guident les interventions de l’Église catholique : le droit pour tous d’émigrer et d’immigrer ainsi que l’appartenance de tout être humain à la communauté universelle. Le Vatican insiste par ailleurs sur le droit fondamental de pouvoir vivre dans son pays; il insiste aussi pour que les pays riches accueillent généreusement les migrants et que le bien commun guide l’exercice de leur souveraineté. Avec Vatican II, l’Église lie les mouvements migratoires aux transformations du contexte international qui seront peu à peu identifiées à la « mondialisation ». Un thème que les messages de Jean-Paul II approfondiront, en dénonçant les abus qui en découlent tout en insistant toujours sur l’apport positif de la migration. L’instruction La charité du Christ envers les migrants en 2004 reprend les grandes lignes de cette réflexion sociale et pastorale de l’Église concernant les migrations.

Au cours des dernières années, plusieurs conférences épiscopales des pays du Nord ont écrit des messages très percutants pour sensibiliser les croyants et les populations en général à l’urgence d’une solidarité avec les migrants – particulièrement avec les demandeurs d’asile et les sans-papiers. Elles interpellaient avec force les autorités politiques quant aux conséquences des politiques de fermeture des frontières sur l’obligation de protection et sur le respect des droits des migrants. C’est dans cette mouvance que s’inscrit la lettre pastorale de la Conférence épiscopale canadienne Car nous ne sommes devant toi que des étrangers et des hôtes, parue en 2006, et les interventions auprès des décideurs qui en ont découlé. Dans certains pays, comme la France et les États-Unis, ces déclarations ont été l’occasion de réaliser d’importantes campagnes d’éducation et de mobilisation en faveur de la situation des sans-papiers.

Nous avons tous été témoins des mobilisations impressionnantes qui ont marqué la dernière année aux États-Unis et dans lesquelles les Églises ont joué un rôle clé. L’appel du cardinal Roger Mahony, archevêque de Los Angeles, en faveur des sans-papiers a d’ailleurs été marquant dans l’engagement de certains politiciens pour une réforme en profondeur de la politique d’immigration américaine : « La vérité qui n’est pas dite dans le débat actuel sur l’immigration est que notre pays, tout en bénéficiant économiquement de la présence des travailleurs illégaux, ferme les yeux quand ces travailleurs sont exploités par les employeurs. […] En même temps, nous en faisons les boucs émissaires de nos problèmes sociaux et nous les identifions comme des menaces à notre sécurité et des criminels pour justifier l’adoption des lois anti-immigration. »

Le service jésuite pour les réfugiés

La solidarité des chrétiens et des chrétiennes avec les personnes migrantes a aussi permis la création d’organismes communautaires, de centres sociaux, de réseaux de solidarité et de comités porteurs de ces enjeux au sein de nombreuses institutions. Parmi ces initiatives, il faut certainement souligner le rôle important qu’ont joué les communautés religieuses dans la mise en place de services pouvant répondre aux besoins des personnes migrantes et permettant la reconnaissance de leurs droits.

L’un de ces apports, aujourd’hui internationalement reconnu, est le Service jésuite pour les réfugiés (SJR) dont la création remonte au 14 novembre 1980. Sa mission s’étend à toutes les personnes qui sont forcées de se déplacer à cause des conflits, des désastres humanitaires ou des violations des droits humains – que ces personnes aient ou non pu traverser une frontière. Le service est aujourd’hui présent dans une cinquantaine de pays pour apporter une aide matérielle et spirituelle aux réfugiés et pour réaliser un important travail de défense de droits. Au cours des dernières années, le SJR a ainsi joué un rôle clé dans la création d’une coalition internationale sur la détention des réfugiés et des migrants, un problème majeur dans de nombreux pays surtout depuis les événements du 11 septembre 2001.

La 33e Congrégation générale des jésuites (1983) tout comme la 34e (1995) ont réaffirmé avec force que ce service était un engagement de l’ensemble de la Compagnie de Jésus et une façon pour elle d’accomplir le service de la foi et la promotion de la justice. Au-delà des réponses que nécessite l’urgence de la situation des réfugiés à travers le monde, le SJR veut aussi agir sur les causes structurelles : « Nous appelons la Compagnie internationale à unir ses efforts à ceux d’autres institutions et organisations internationales pour combattre les injustices qui déracinent les peuples de leur terre et de leurs familles » (CG 34, 65).

Le Conseil œcuménique des Églises

Les prises de position et les interventions concernant les personnes réfugiées et migrantes se font très souvent dans le cadre d’une pratique œcuménique. Tout comme l’Église catholique, les Églises protestantes sont aussi présentes depuis très longtemps dans de nombreux pays pour servir et défendre la cause des personnes déracinées. Ces Églises sont soutenues dans leur travail par le Réseau œcuménique mondial sur les migrations du Conseil œcuménique des Églises (COE).

En 1995, le COE avait d’ailleurs identifié la situation des personnes déracinées comme l’une des grandes crises de notre temps. Une déclaration et une vaste campagne avaient été réalisées sous le titre Un choix à faire : prendre le risque de se solidariser avec les personnes déracinées invitant les Églises membres à devenir encore davantage l’Église de l’étranger. Elles étaient conviées à en assumer toutes les conséquences : « Lorsque nous dénonçons les injustices qui mènent au déracinement, il faut que nous soyons prêts à affronter le pouvoir et les privilèges en place et à en payer le prix. »

Le travail de réflexion et de recherche du COE au cours de la dernière décennie a mis en évidence la transformation importante des mouvements migratoires en contexte de mondialisation et l’émergence de nouvelles formes de migration. Il a aussi montré comment les récentes restrictions des États entraînaient une augmentation du trafic des personnes et un nombre croissant de migrants vivant en clandestinité. En 2005, le conseil central du COE a d’ailleurs adopté de nouvelles recommandations concernant La pratique de l’hospitalité face à de nouvelles formes de migration.

Le mouvement des sanctuaires

Le plaidoyer pour contrer les injustices du système d’immigration vise à obtenir la transformation des pratiques, des structures et des politiques en cause. Le travail de défense de droits se réalise habituellement dans le cadre des mécanismes de contestation juridiques et politiques existants. Par contre, lorsque tous les recours mènent à l’impasse des revendications, des chrétiens et des chrétiennes font le choix de poser des gestes de désobéissance civile.

C’est ainsi qu’à quelques reprises, différentes Églises chrétiennes ont accueilli en sanctuaire des demandeurs d’asile refusant de se soumettre à des ordres de déportation. À l’heure actuelle au Canada, il existe encore quelques lieux de culte où des personnes ont trouvé refuge. L’asile religieux n’est pas réservé à des chrétiens, mais à des personnes qui sont victimes de profondes injustices et dont la situation appelle à des changements structuraux plus larges que leur situation individuelle.

Ce recours au sanctuaire s’appuie sur des textes bibliques dans lesquels Jésus ainsi que ses disciples transgressent la loi. Il s’appuie aussi sur une tradition utilisant les espaces sacrés comme garde-fou contre les abus des systèmes juridique et politique en place. Cette tradition a resurgi dans les pays occidentaux au cours des années 1980, en fonction de nouveaux besoins comme ceux des sans-papiers et des demandeurs d’asile. Ce sont des décisions exceptionnelles qui sont prises par des communautés de foi après un processus de discernement, une prise de conscience des conséquences du geste de désobéissance qui est posé et un travail de mobilisation du milieu qui se poursuit tout au long de l’occupation du sanctuaire.

L’accueil en sanctuaire demeure un geste symbolique qui n’est pas reconnu par les législations des pays touchés. Par contre, malgré certaines exceptions – comme ce fut le cas de la violation du sanctuaire de Saint-Pierre à Québec où s’était réfugié Mohamed Cherfi –, les gouvernements ont souvent respecté la protection temporaire qui est offerte en ces lieux. Il n’y a aucune garantie de réussite des cas individuels qui sont en sanctuaire, bien que certains aient connu des fins heureuses. Le mouvement œcuménique des sanctuaires ne veut ni solutionner les situations sur une base individuelle, ni se substituer aux instances décisionnelles; il veut mettre en lumière les lacunes importantes du système d’immigration.

Un héritage à s’approprier

Les membres des Églises chrétiennes sont malheureusement encore trop nombreux à ignorer la richesse de cette tradition d’hospitalité et son parti pris radical concernant les migrations. Les rassemblements dominicaux mettent rarement les fidèles en contact avec cette dimension de leur foi et son actualisation. Les catéchèses et l’éducation religieuse accordent peu de place à l’enseignement social de l’Église, et encore moins à la question des migrations.

Pourtant les phénomènes migratoires sont devenus un enjeu incontournable pour nos sociétés. Ils soulèvent des questions relatives à la justice, aux droits, à l’identité et aux rapports interreligieux. Ainsi, les migrations ne transforment pas seulement les espaces citoyens; elles interpellent aussi la réalité des Églises et les pratiques des communautés de foi. Il est donc urgent que les chrétiens et les chrétiennes approfondissent leur rapport à l’autre, à l’étranger, au migrant, en l’inscrivant au cœur d’une tradition biblique et sociale. Cette tradition ne pourra demeurer vivante que grâce à une réflexion et un engagement qui prennent au sérieux les défis actuels de la mobilité humaine.

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