Relations septembre 2010

Le pouvoir de la désobéissance civile

Xavier Renou

Les désobéissants

Membre fondateur du collectif Les désobéissants, l’auteur a publié le Petit manuel de désobéissance civile (Syllepse, 2009)

À la fin de 2006, Greenpeace interrompt brutalement, et pour de mauvaises raisons, une campagne contre la relance de l’arme nucléaire, en France et ailleurs. Déçus, un petit noyau de militants pacifistes, dont je suis, décident de poursuivre le combat à la « manière Greenpeace », avec des actions directes non-violentes. En novembre 2006, apprenant l’imminence du premier tir d’essai du futur missile nucléaire français, le M51, nous décidons de nous introduire illégalement sur le terrain militaire le jour fatidique, pour nous mettre en danger et ainsi contraindre les autorités à renoncer. Mais nous ne parvenons qu’à retarder le tir.

Nous décidons donc de mieux nous former. Un premier stage de deux jours est organisé, ouvert à qui veut utiliser la désobéissance civile pour défendre le bien commun. Parce que si nous voulons désarmer le monde, nous voulons aussi le changer. Nous sommes convaincus que ce mode d’action manque terriblement aux luttes utilisant des formes traditionnelles de mobilisation (manifestations, pétitions, etc.) qui ne rencontrent souvent plus que mépris et indifférence de la part des élites politiques et économiques, et ne construisent donc plus aucun rapport de force favorable. S’ajoutent ainsi au noyau initial des gens venus des luttes sociales et écologistes. Les liens forts tissés lors du premier stage donnent l’envie de se revoir et d’agir ensemble. Le collectifs Les désobéissants est né.

Plus de 120 stages se tiendront dans les années qui suivent, y compris en Belgique et en Suisse, connectant entre eux plus de 6000 désobéissants aux valeurs et aux adversaires communs, et qui peuvent être mobilisés dès qu’une injustice apparaît. Telle est la spécificité du projet, car à côté des stages, les désobéissants accompagnent les actions des groupes qui les appellent, leur faisant bénéficier d’un large réseau de mutualisation de compétences utiles à l’action (grimper, filmer, bricoler) et d’un savoir-faire cumulé d’une lutte à l’autre qui autorise de précieux conseils en stratégie. À cela s’ajoute la publication de petits guides pratiques destinés à soutenir les combats menés ici et là aux côtés des sans-papiers, des écologistes, des militants pour le service public ou encore le droit au logement. L’ensemble du processus entraîne parfois la création de groupes autonomes qui entrent à leur tour en action et deviennent des ressources locales.

Les désobéissants ont ainsi contribué à obtenir la réquisition de logements vides pour héberger des familles ou des artistes, la régularisation de travailleurs sans-papiers, l’annulation de licenciements abusifs, la réouverture de postes de travail, l’attribution de primes de licenciement plus décentes, la mise en place d’un transport spécialisé pour des populations handicapées qui en étaient privées depuis longtemps, l’introduction de restrictions juridiques concernant la publicité, etc. Nous avons aidé à empêcher des expulsions de travailleurs sans-papiers et à retarder des projets anti-écologiques (aéroport, port pétrolier, autoroute) qui, dans certains cas, n’ont toujours pas vu le jour. Notre action a aussi contribué à la libération de Marina Petrella, cette exilée italienne que Nicolas Sarkozy voulait livrer à la justice de ce pays pour des délits politiques datant de plus de trente ans. Nous avons enfin attiré un peu l’attention de la population sur des décisions politiques prises loin des contre-pouvoirs en matière de relance de l’arme nucléaire ou de l’énergie du même nom, ou encore concernant la complicité d’une partie du personnel politique français dans le génocide des Tutsis du Rwanda. Nous avons aussi fait perdre un peu d’argent ou de popularité à des chaînes de magasins qui commanditaient les Jeux olympiques de la dictature chinoise, qui vendaient des produits de la colonisation israélienne dans les territoires occupés ou encore des véhicules tout-terrain polluants faits par des constructeurs qui pratiquent allègrement l’écoblanchiment (greenwashing).

Rien d’étonnant dans le fait que la police s’intéresse de près au développement d’un tel réseau. Des policiers se présentent parfois « pour information » à la porte des stages, relèvent les plaques d’immatriculation des stagiaires, nous observent de loin avec des jumelles, nous survolent en hélicoptère et, à l’occasion, s’invitent sans le dire à nos actions… Nous avons aussi subi quelques procès – autant d’occasions de faire parler des causes qui nous avaient mobilisés – mais, somme toute, peu de répression à ce jour.

Chose certaine, à nos yeux, l’exacerbation des inégalités sociales et du gaspillage des ressources non renouvelables risquent fort de convaincre davantage de gens de désobéir avec nous dans un proche avenir. Nous continuons ainsi d’étendre le réseau… Bientôt au Québec?

Consulter : www.desobeir.net.

Le pouvoir de la désobéissance civile



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