Relations août 2009

Technoscience: la boà®te de Pandore

Gilles Bibeau

Les dérives de la bio-industrie

L’auteur est professeur au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal

Les technosciences sont aujourd’hui porteuses de promesses quasi mythologiques pour l’humanité. Il est urgent de développer notre vigilance critique et éthique.

Depuis deux décennies, nous assistons à une valorisation économique, sociale et culturelle sans précédent des sciences de la vie, des biotechnologies et de l’ingénierie génétique. L’intégration des technosciences dans les stratégies d’accumulation du capital n’est pas, il est vrai, une réalité inédite. L’intrication de la science, du politique et de l’économique a cependant pris des formes nouvelles ces dernières années, s’appuyant sur des promesses aux allures de mythes.

Une « génomythologie »

Toutes les branches des sciences biologiques appliquées (l’agriculture, le pharmaceutique, le biomédical) sont aujourd’hui marquées par les caractéristiques suivantes : 1) prééminence du langage de la biologie moléculaire et, plus particulièrement, de la génétique, chaque fois qu’il est question de parler de la vie; 2) domination des déclarations qui affirment le droit de la science contemporaine à continuer l’œuvre créatrice en intervenant éventuellement sur le génome des formes de vie; 3) optimisme des discours dans lesquels on soutient que les modifications des génomes des plantes, des animaux, voire des humains, profiteront à l’humanité de mille manières – notamment en aidant à solutionner les problèmes de famine à travers le monde.

La bio-industrie a inventé une nouvelle « génomythologie » qui est principalement mise au service des intérêts commerciaux. Celle-ci est reprise, sans véritable critique, par les médias qui créent de folles attentes dans les populations – y compris chez les décideurs politiques.

La médecine de demain sera fondée, prophétise-t-on, sur la connaissance du génotype (l’ensemble de tous les gènes d’un individu) qui permettra d’attaquer les maladies d’une personne à leur source, de prédire ses maladies futures et d’ajuster les médicaments à son profil génétique. En réalité, cette médecine prédictive risque d’oublier que la qualité de vie, de l’alimentation et de l’environnement sont aussi des facteurs majeurs à l’œuvre dans la genèse des maladies.

Parallèlement à cela, les lois sur les brevets s’étendent au point de couvrir l’ensemble des éléments (gènes, cellules, tissus, etc.) dont la vie est faite. Ces lois transforment, sous l’impulsion même de l’Organisation mondiale du commerce, nos conceptions légales de la propriété, de l’invention, de la découverte et de la vie elle-même. Tout cela se fait sans que les bioéthiciens n’arrivent à soulever les vraies questions, empêtrés qu’ils sont dans des discussions souvent futiles autour, par exemple, du respect de la vie privée ou des règles de confidentialité. Leur réflexion devrait se situer, me semble-t-il, à un niveau plus fondamental et porter sur la vie elle-même qui est en train d’être « corrigée », « améliorée » et « refaite » sous nos yeux.

Il est donc urgent de déconstruire cette « génomythologie », de réenraciner la génétique dans la complexité de la biologie moléculaire plus que dans la performance technique et de dénoncer ce détournement commis par les partisans de la géno-industrie.

Courte vue et aveuglement

Dans ce contexte, on se serait attendu aussi à ce que les débats théoriques s’intensifient. On aurait espéré que les champions du déterminisme génétique reculent devant les arguments des critiques du réductionnisme. Que le triomphalisme facile et la rhétorique des partisans de l’ingénierie génétique s’atténuent. Que ceux qui croient que le génome n’est rien d’autre qu’un programme informatique discutent avec ceux et celles qui pensent plutôt que la vie fonctionne comme une langue… Or, il n’en est rien. Ceux qui pensent que la biologie moléculaire est plus complexe que toutes les langues du monde et qu’elle possède donc une « syntaxe » d’une colossale richesse qui permet aux humains de produire une infinité de possibilités sans jamais être totalement déterminées à l’avance sont marginalisés.

Quelques débats se font, il est vrai, dans les départements universitaires de sciences biologiques. Mais en dehors des murs de l’université, dans les laboratoires et dans les industries qui travaillent à la production des organismes génétiquement modifiés (OGM) – là où les choses comptent vraiment – on poursuit la formation de chimères. On oublie qu’en créant de supervariétés de plantes ou d’animaux, on fragilise la vie. En effet, on fait diminuer ainsi le nombre de variétés existantes, au risque d’anéantir entièrement certaines espèces si de puissants prédateurs s’attaquent un jour à ces variétés issues du génie génétique. Et, surtout, on va à l’encontre de la loi primordiale de la vie qui consiste à créer toujours plus de différence au sein de la nature en s’ajustant à la pluralité des environnements.

Moins de 5 ans après le décryptage du génome humain, nous pouvons affirmer que la révolution des technosciences est entrée dans une phase post-génomique, en s’engageant dans de nouvelles expériences sur les cellules souches et sur l’ingénierie des tissus. En même temps, elle s’investit de plus en plus dans le champ du bioterrorisme. On peut craindre que les questions spécifiques soulevées par cette nouvelle orientation des travaux contribueront à occulter encore davantage, si cela se peut, tout ce qui touche aux OGM. Le débat qui n’a pas encore eu lieu risque cette fois d’être bel et bien enterré. La courte vue des uns et l’aveuglement des autres profiteront à la bio-industrie. La science avance, nous dit-on, et le public n’a qu’à suivre!

Critiquer l’idéologie biopolitique

Le concept de « biopolitique », inventé par Michel Foucault, me semble acquérir une signification nouvelle dans ce contexte[1]. Il est urgent que les spécialistes des sciences sociales et humaines dénoncent l’empire du gène, ses techniques invasives de réingénierie de la nature, sa complicité avec la bio-industrie, son lobbying auprès des gouvernements.

L’idéologie biopolitique, sur laquelle s’appuie la promotion des OGM, sert de justification aux entreprises biotechnologiques pour qui la recherche des profits est plus importante que la protection de la vie. Cette idéologie occulte le fait que la meilleure façon d’assurer l’avenir de la vie consiste à se préoccuper de toutes les formes de vie, de leur fragilité et de leur caractère destructible. Elle occulte aussi le fait que notre savoir et nos capacités techniques exigent plus que jamais notre respect de la biodiversité et notre responsabilité à l’égard de l’être humain et de toutes les espèces vivantes.

En Chine et en Inde, la bio-industrie prétend pouvoir nourrir mieux des millions de personnes grâce aux prouesses du génie génétique. Les généticiens chinois travaillent actuellement, dans des centres de recherche gouvernementaux, sur le génome de plus de 50 espèces de plantes – parmi lesquelles plusieurs entrent dans la chaîne alimentaire. Parmi ces plantes génétiquement modifiées, on trouve une variété de riz qui est soumise, depuis quelques années, à des essais en pleine nature – avec les risques de disséminations que cela comporte. Les scientifiques des laboratoires agro-alimentaires, soutenus par le gouvernement de l’Inde, sont en train de développer au moins 22 aliments génétiquement modifiés – allant du riz aux pommes de terre riches en protéines et aux noix à partir desquelles on fabrique l’huile végétale. Ces noix génétiquement modifiées sont en cours d’expérimentation dans les champs des paysans indiens et il est envisagé de les exporter prochainement vers l’Afrique du Sud et le Kenya.

On semble oublier la principale leçon que l’économiste indien Amartya Sen nous a enseignée : le vrai problème alimentaire n’est pas un manque de nourriture, mais le manque de moyens pour pouvoir acheter la nourriture disponible[2]. Durant la famine de Calcutta, que Sen a étudiée, les gens sont morts de faim devant des entrepôts pleins jusqu’à déborder de nourriture : c’est d’argent dont les affamés manquaient pour pouvoir se payer ce dont ils avaient besoin. C’est la richesse collective qui doit être mieux distribuée si l’on veut vraiment solutionner le problème de la malnutrition et de la famine. Ce n’est certainement pas en modifiant les génomes des plantes et des animaux que l’accès équitable à la nourriture pour tous sera amélioré.

Devant toutes ces dérives, il est urgent que nous nous posions les questions suivantes : comment peut-on assumer, en tant que citoyen, une vraie posture critique face à la coalition des industriels, des politiciens et des scientifiques qui nous disent vouloir mettre le nouveau savoir au service de la société? Comment faire contrepoids à tous ces experts qui décident pour nous et parlent à notre place? Il est urgent de développer notre vigilance critique et éthique.



[1] Ce concept réfère à une forme de pouvoir qui porte non plus sur les territoires, mais plutôt sur la vie et le corps des gens.

[2] L’ONU affirme d’ailleurs la même chose.

Technoscience: la boà®te de Pandore

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