Relations mai 2008

Le syndicalisme dans la tourmente

Jacques L. Boucher

Les défis du secteur public

Des facteurs internes à l’organisation syndicale doivent être pris en compte pour comprendre l’affaiblissement des syndicats du secteur public au Québec.

L’auteur est professeur au Département de travail social de l’Université du Québec en Outaouais et rédacteur d’Économie et solidarités

On parlait naguère des syndicats du secteur public comme de la locomotive du mouvement syndical et l’on aurait pu ajouter du mouvement social. Ils se voyaient eux-mêmes comme des acteurs de modernisation, des innovateurs dans le développement des services, des constructeurs d’équité et même de justice sociale. Au tournant des années 1970, les syndicats du secteur public allaient devenir une force sociale majeure. Le Front commun[1] et les négociations du secteur public ont conduit à des améliorations en matière d’équité salariale et de conditions de travail entre groupes d’emploi, non seulement en milieu syndical mais aussi sur le plan du salaire minimum, des prestations diverses de la sécurité du revenu et du chômage et d’une plus grande équité salariale entre les femmes et les hommes dans la société en général.

Mais ces gains du secteur public, obtenus grâce à un certain radicalisme de l’action syndicale, ont fait place à un ressac à partir du début des années 1980 : pertes salariales, décrets tenant lieu de conventions collectives, baisse de la reconnaissance sociale sous l’influence du dénigrement dans le discours de décideurs politiques et pressions en vue de la baisse des coûts de services. L’action étatique et l’impact de la mondialisation ultralibérale qui induit « le tout au marché » sont certainement pour quelque chose dans l’affaiblissement de la force syndicale. Mais ces pressions externes sont loin d’expliquer entièrement le phénomène. Des facteurs internes à l’organisation syndicale y ont contribué grandement. C’est sur eux que je voudrais insister dans cet article, car c’est là que les acteurs de gauche peuvent avoir une prise et agir.

Une force éclatée

Le recul de la force syndicale dans le secteur public apparaît clairement, en premier lieu, dans son éclatement organisationnel. Déjà amorcé dans les années 1970 dans la fonction publique et dans le secteur de la santé, celui-ci s’est poursuivi en éducation à partir des années 1980. On pense notamment à la formation de syndicats indépendants dans la fonction publique, comme le Syndicat des fonctionnaires provinciaux du Québec et le Syndicat des professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec, qui ont quitté la Confédération des syndicats nationaux (CSN) à la suite du Front commun de 1972. Des syndicats d’infirmières aussi rompaient avec la même centrale au milieu des années 1970 et allaient se regrouper, en 1987, avec d’autres syndicats du milieu de la santé dans la Fédération des infirmiers et des infirmières du Québec (FIIQ) qui deviendrait, en 2006, la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ). Dans le secteur de l’éducation, des enseignants fondaient, en 1988, la Fédération autonome du collégial (FAC) et des syndicats d’enseignants de commissions scolaires quittaient la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) pour fonder, en 2006, la Fédération autonome de l’enseignement (FAE). Ainsi, la difficulté de prendre en compte la diversité des pratiques et des identités professionnelles d’une part, et les débats sur les positions et stratégies, d’autre part, ont sans aucun doute contribué aux hésitations, tensions et à un certain éclatement des organisations syndicales du secteur public.

Par ailleurs, il est possible que les syndicats du secteur public aient, en plus, raté le train sur un certain nombre d’enjeux, notamment celui concernant l’accessibilité des services de santé et d’éducation. Il est clair que leurs luttes sociales, qui ont duré des décennies dans certains cas, pour rendre accessibles ces services à tout Québécois, quel que soit son statut social et économique, ont largement contribué à la construction d’un État social au Québec. Les syndicats ont cherché, par la suite, à consolider cette dimension des services en réclamant le maintien ou l’augmentation des ressources et en négociant les conditions de travail, de portée également économique (conditions salariales, avantages sociaux, sécurité d’emploi). Toutefois, ils ne sont pas arrivés à prendre en charge une autre demande sociale associée à l’accessibilité, cette fois à portée plus politique qu’économique : la participation à l’orientation et à l’organisation des services. Cette demande était d’abord visible du côté du mouvement populaire et communautaire naissant, chez les comités de citoyens des années 1960 et les associations coopératives d’économie familiale (ACEF). Elle s’est étendue avec la multiplication des groupes de pression et les organisations communautaires de services alternatifs au cours des années 1970, ainsi que les groupes de femmes. Parallèlement, des groupes de salariés du secteur public aspiraient aussi à la participation à l’orientation et à l’organisation des services, par la reconnaissance de leurs contributions professionnelles et de leur autonomie dans l’organisation du travail. Cette aspiration a été observable, à partir du milieu des années 1980, dans des syndicats locaux, ainsi que dans les instances dirigeantes des centrales syndicales. Mais les résistances sont apparues à des niveaux intermédiaires, là où s’était développée une grande expertise dans la négociation et l’application de conventions collectives typiques de l’après-guerre, construites autour des dimensions économiques de la grande entreprise. 

Arrimage avec les mouvements sociaux

Ainsi, les dimensions économique et politique de la démocratisation des services, et les demandes sociales, provenant tant de la population que des salariés, n’ont pas été stratégiquement arrimées jusqu’à présent. Or, la construction d’une force sociale sur le plan de la démocratisation politique exige plus que des alliances ad hoc avec d’autres mouvements sociaux – le mouvement communautaire et le mouvement des femmes mais aussi le mouvement écologique et altermondialiste. D’ailleurs, les syndicats auraient avantage à tenir compte des sensibilités à l’égard de l’environnement et de l’altermondialisation chez les salariés plus jeunes qui prennent progressivement la relève dans le secteur public. Ce qui peut apparaître comme de l’indifférence et de l’individualisme chez ces plus jeunes, correspond souvent à une distanciation à l’égard d’un militantisme syndical classique et un attachement à de nouvelles formes de solidarité, telles que l’engagement sur le plan de l’environnement, de la paix, du commerce équitable. Ces nouvelles sensibilités environnementales, altermondialistes et participatives ne sont pas absentes des syndicats du secteur public, mais elles ne contribuent pas encore à une véritable réorientation de l’action syndicale.

Enfin, on évoque régulièrement le désengagement de l’État et la perte de son rôle de régulation politique dans un contexte de mondialisation capitaliste. On peut y lier une forte tendance à la privatisation et à la sous-traitance des services. En même temps, on remarque que l’État gère des budgets qui continuent d’augmenter, modifie des politiques sociales, établit des contrôles y compris sur les conduites humaines considérées indésirables, comme l’usage du tabac. En réalité, les gouvernements détiennent une marge de manœuvre beaucoup plus importante qu’on ne le laisse entendre, y compris en ce qui concerne la fiscalité. Sur un autre plan, ils peuvent, par exemple, favoriser les partenariats de services avec des entreprises d’économie sociale, essentiellement orientées vers l’intérêt collectif et même général, plutôt qu’avec des entreprises privées à capital-actions qui sont essentiellement motivées par des intérêts privés, l’accumulation de capital ou les profits.

Par rapport à ces changements, les syndicats se retrouvent devant un enjeu de taille et un dilemme qui leur semble difficile à trancher. D’un côté, ils doivent, avec la population, tenir à l’intégrité du réseau public et résister à la tendance au recours au marché par le transfert des services à des entreprises privées capitalistes. D’un autre côté, ils doivent reconnaître la contribution démocratique des entreprises collectives de l’économie sociale en discernant entre ce qui appartient à de la sous-traitance et ce qui émane de la demande sociale, de l’initiative citoyenne et qui appartient à l’intérêt collectif et même général. Un bel exemple de cela est l’alliance réussie entre les syndicats et les parents, qui a contribué à l’établissement d’un réseau de centres de la petite enfance cogérés par les parents et les salariés et, en grande partie, financés par un mécanisme stable de redistribution étatique, de même qu’à l’amélioration des conditions de travail de ces salariés. Le même défi se pose du côté des services aux personnes vulnérables et dépendantes.

La nostalgie ne trouve guère de prise sur ces enjeux et défis. Il se peut que dans le contexte actuel, les syndicats québécois, y compris ceux du secteur public, doivent procéder à une refondation. Ils sont certainement capables de la réaliser.


[1] En 1972, la CSN, la FTQ et la CEQ créèrent ce qu’on appelle communément le Front commun face au gouvernement provincial.

Le syndicalisme dans la tourmente

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