Relations juin 2013

Cap sur la décroissance

2 juin 2013 Andrea Levy

Les dangers d’une décroissance sauvage

L’auteure est historienne et journaliste

Si elle n’est pas choisie démocratiquement, la décroissance risque de s’imposer de manière autoritaire au profit d’une minorité.

La question n’est pas de savoir si l’on est pour ou contre la décroissance. La décroissance est une réalité incontournable, comme en témoigne l’un des auteurs de Halte à la croissance?, le rapport du Club de Rome de 1972, Dennis Meadows, qui déclarait dans une entrevue en juin 2012 : « il n’y a tout simplement pas de croissance physique infinie sur une planète finie. Au-delà d’un certain seuil, la croissance s’arrête. Ou bien nous l’arrêtons… en changeant notre comportement, ou bien la planète l’arrêtera[1] ». Le choix qui s’offre à nous est alors clair : la décroissance choisie ou subie. On peut ainsi entreprendre une décroissance contrôlée et démocratique visant à diminuer de façon radicale l’empreinte écologique de l’humanité et à réduire l’énorme écart entre les pays riches et les pays pauvres – car ce sont ces derniers qui vont subir en premier les pires conséquences de la dégradation des écosystèmes due à la croissance économique effrénée. Ou bien, à l’opposé, on peut s’attendre aux solutions draconiennes qui s’annoncent avec ce qu’on appelle la « sécurisation » de la crise environnementale.
 
Vu l’échec de la réduction globale de la consommation de combustibles fossiles, la majorité des scientifiques prévoient aujourd’hui un réchauffement planétaire de trois à six degrés Celsius au cours du XXIe siècle. Alors que s’amenuisent les chances de prévenir cette hausse de température qui risque de bouleverser la vie sur Terre comme jamais auparavant, on entend parler de plus en plus d’ « adaptation ». Il faudrait cependant s’inquiéter des formes qu’elle pourrait prendre.
 
Les États se préparent déjà à des scénarios écologiques catastrophiques. Prenons l’exemple des États-Unis. Un rapport secret du Pentagone, rendu public en 2004 par le journal britannique The Observer, prévoit que les changements climatiques mèneront la planète au bord du chaos et envisage la menace d’attaques nucléaires de la part de nations préoccupées par leurs stocks de nourriture, d’eau et d’énergie : « La guerre définirait de nouveau la vie humaine[2] », affirme le rapport. Le discours sur les guerres de ressources, les guerres climatiques, les guerres de l’eau se multiplient en Occident… Au lieu de mettre l’accent sur l’interdépendance des espèces et des écosystèmes, comme le fait l’écologie, ces discours, inspirés du darwinisme social, traitent les problèmes environnementaux comme les déclencheurs d’une compétition accrue entre les sociétés humaines qui aboutira à une lutte de survie.
 
Selon le sociologue américain Christian Parenti, les effets bouleversants des changements climatiques, mêlés à l’aggravation de la pauvreté et de la violence sociale, risquent de créer un mélange explosif. « Tout comme les individus blessés, les sociétés éclatées (damaged) réagissent souvent aux nouvelles crises de manière irrationnelle, imprévisible et autodestructrice[3] », remarque-t-il.
 
L’accaparement de terres agricoles dans les pays pauvres par les multinationales agro-alimentaires des pays riches, particulièrement en Afrique et en Asie du Sud-Est, peut être vu comme un signe avant-coureur de cette « adaptation » dont parlent certains. Il viserait à assurer l’approvisionnement alimentaire à long terme des pays riches et à produire des agrocarburants, privant ainsi les paysans et les peuples du Sud de leurs sources de subsistance.
 
Le resserrement des frontières auquel on assiste actuellement dans les pays du Nord annonce des politiques d’immigration encore plus restrictives dans le cadre d’une décroissance subie d’une manière autoritaire. Les pays riches commencent déjà à craindre l’afflux massif de « réfugiés écologiques » ou « réfugiés climatiques », poussés à quitter les territoires qu’ils habitent à cause de la crise écologique : la hausse du niveau des mers, par exemple, due à la fonte des glaciers, risque de devenir un problème énorme dans les décennies à venir. On hésite encore à accorder un statut légal à ce type de réfugié, même si certains estiment que leur nombre actuel dépasse déjà le nombre de réfugiés politiques. En même temps, l’Europe, le Canada et l’Australie ont tous adopté au cours des dernières années des politiques visant à décourager et à exclure les demandeurs d’asile. 
 
Si nous qui tenons à la justice sociale, à la solidarité, à la démocratie et à l’écologie n’arrivons pas à influencer la forme que prendra la décroissance, elle pourrait bien alors aboutir à une réalité très éloignée d’un monde libéré de la dépendance à l’égard des énergies fossiles, autolimité, coopératif et convivial envisagé par les objecteurs de la croissance. En l’absence d’orientations politiques réfléchies, l’interruption inéluctable de croissance imposée par les limites biophysiques de la planète pourrait bien annoncer un monde sombre et âpre, qui pourrait prendre la forme d’États-forteresses, autoritaires et militarisés, indifférents au sort des populations vulnérables (à l’extérieur comme à l’intérieur de leurs frontières) qui subissent les effets pervers de la course à la croissance.

 


[1] L’entrevue, en anglais, se trouve sur le site <damnthematrix.wordpress.com>.
[2] Cité dans « Now the Pentagon tells Bush : climate change will destroy us », The Observer, 22 février 2004.
[3] C. Parenti, Tropic of Chaos : Climate Change and the New Geography of Violence, New York, Nation Books, 2011, p. 8. Traduction libre.



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