Relations mai-juin 2020
Les Cuivas – Bernard Arcand
À la fin des années 1960, l’anthropologue québécois Bernard Arcand (1945-2009), alors doctorant à l’Université de Cambridge en Angleterre, entreprend en Colombie son étude de terrain chez les Cuivas, un peuple nomade vivant de chasse, de pêche et de cueillette. Il vivra avec eux durant deux ans, étudiant leur culture, découvrant le territoire et dormant dans un hamac sous les arbres. Cinquante ans plus tard, son ethnographie intitulée Les Cuivas, version vulgarisée de sa thèse de doctorat, nous est présentée à titre posthume par Lux éditeur. La publication de cet ouvrage inachevé écrit en 2002-2003 est le fruit d’un minutieux travail réalisé par son amoureuse, Ulla Hoff, avec l’aide des anthropologues Serge Bouchard et Sylvie Vincent.
Après les préfaces de Ulla Hoff et de ses amis et anciens collègues Christine et Stephen Hugh-Jones, qui nous permettent de plonger dans le contexte de cette aventure et de cerner la personnalité de l’auteur, on entre dans l’ethnographie par un prologue intitulé « Le voyage ». Arcand y explique pourquoi il s’est intéressé aux Cuivas et à l’histoire des Llanos, une région de la Colombie abondante en ressources. Il y raconte son arrivée et sa familiarisation lente avec la langue autochtone locale : « le plus difficile fut d’aboutir chez des gens accueillants et généreux et de fréquenter des personnes fort aimables qui me rendaient grand service en acceptant de m’informer et de me former […], sans que je trouve le courage d’avouer n’avoir absolument rien compris à ce qu’ils me racontaient. Certains jours, l’on arrive à sympathiser avec ceux qui se convainquent de ne jamais pouvoir y arriver » (p. 81-82), avoue-t-il. Le ton, teinté d’humour et de gratitude, était déjà donné par le sous-titre du livre, d’une longueur inhabituelle en pleine page couverture : « Une ethnographie où il sera question de hamacs et de gentillesse, de Namoun, Colombe et Pic, de manguiers, de capybaras et de yopo, d’eau sèche et de pêche à l’arc, de meurtres et de pétrole, de l’égalité entre les hommes et les femmes ».
Mais cet essai dépasse le récit réjouissant. Joignant à ses descriptions rigoureuses et à ses appréciations qualitatives une bonne dose de philosophie, Arcand propose de riches réflexions anthropologiques, bousculant des idées reçues et proposant des hypothèses originales. Dans son premier chapitre sur l’économie de la chasse et de la cueillette chez les Cuivas, il fait état, comme l’anthropologue Marshall Sahlins à la même époque, de la situation d’abondance pouvant être associée à un tel mode de vie. Ainsi l’agriculture est une possibilité qui n’intéresse pas du tout les Cuivas. C’est probablement, avance-t-il, « la vie relativement facile des chasseurs-cueilleurs et la crainte de s’ennuyer » qui ont poussé les Cuivas « à attendre si longtemps avant d’adopter le mode de vie sédentaire de la société paysanne » (p. 149).
Arcand se plaît à renverser les points de vue. Analysant le système de parenté cuiva, allant contre les préjugés occidentaux, il souligne la présence d’une pensée abstraite tout à fait capable d’une remarquable complexité au sein de sociétés dites « primitives ». Au sujet de l’égalité sociale qu’il observe sur le terrain, il prétend que loin d’être la simple conséquence d’un soi-disant déficit de complexité et d’évolution, celle-ci découlerait plutôt d’efforts soutenus. Parmi les exemples : « l’attention que les Cuivas portent aux diverses façons d’oublier la généalogie […]. L’enfant vient au monde sans héritage, sans privilège ni désavantage. Tout système qui minimise la distinction sociale est conforme à la définition même de l’égalitarisme » (p. 232).
Arcand réfléchit enfin à la mythologie, aux idées et à la manière d’organiser le monde chez les Cuivas, et en tire des leçons de modestie : « L’analyse structurale des mythes n’est pas l’invention originale du Collège de France ni des milieux universitaires occidentaux », bien au contraire, conclut-il, et « les ethnographes sont, à juste titre, les truchements des peuples qu’ils rencontrent » (p. 290). Ainsi en vient-il à se questionner sur la pertinence de son œuvre lorsqu’il se réjouit que certaines de ses analyses académiques soient cautionnées par ses hôtes : « Mon rôle n’est-il que celui du traducteur et du reporter ? » (p. 292).
Trois autres textes d’Arcand rassemblés en fin d’ouvrage font office d’épilogue. Judicieusement choisis, ceux-ci parviennent (presque) à faire oublier le caractère inachevé de cet essai inspirant, plutôt accessible et assez souriant, malgré la présence de préoccupations beaucoup plus sombres, en lien avec des enjeux menaçant la culture cuiva en Colombie. Une belle surprise que ce livre.
Les Cuivas
Bernard Arcand
Montréal, Lux, 2019, 368 p.


