Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Bertrand Schepper

Les cryptomonnaies favorisent globalement la concentration de la richesse, la spéculation et la surconsommation d’énergie

L’auteur est chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS)

 

Alors que les transactions commerciales sont de plus en plus virtuelles, l’étonnante diversité et la hausse insoupçonnée de la valeur des cryptomonnaies ces dernières années laissent supposer, pour plusieurs, que ce type de devise serait l’avenir de la monnaie. Pour d’autres, au contraire, elles seraient un gadget virtuel à faible espérance de vie. Qu’en est-il ?

Une cryptomonnaie est une devise numérique et généralement décentralisée dont la création d’unités et la validation des transactions reposent sur la cryptographie. La cryptographie fait appel à une technologie, la chaîne de blocs (blockchain en anglais), qui permet d’enregistrer dans une base de données à la fois cryptée et sécurisée toutes les transactions réalisées avec chacune des unités d’une cryptomonnaie depuis sa création.

Plusieurs considèrent que c’est la perte de confiance envers les institutions bancaires à la suite de la crise économique de 2008 qui a mené à la création de ce type de monnaie, puisque celle-ci exclut l’intervention d’institutions financières ou étatiques. On peut grossièrement considérer que ce système monétaire est opéré par les utilisateurs de la cryptomonnaie, qui valident les transactions inscrites au registre au moyen de leurs ordinateurs. En échange de ce travail, l’utilisateur reçoit une unité (ou part d’unité) de cryptomonnaie : c’est ce qu’on appelle « miner » des cryptomonnaies. Chaque transaction est agglomérée dans un bloc de données qui est vérifié, crypté puis rattaché à une chaîne de blocs, qui contient ainsi toutes les transactions précédentes. Alors que l’on évalue à plus de 1600 le nombre de cryptomonnaies, on ne peut qu’être impressionné par l’efficacité du système de chaîne de blocs qui les soutient. Cependant, les cryptomonnaies ont tout de même d’importants effets négatifs sur la société, qui méritent d’être évalués afin de juger si elles devraient faire partie de notre quotidien ou si elles deviendront l’apanage exclusif d’une élite financière initiée à leur fonctionnement.

Concentration de la richesse

Bien que les cryptomonnaies soient décentralisées, elles ne sont pas pour autant démocratisées. Elles permettent donc à de petits groupes d’initiés organisés d’influencer le cours de ces devises dans un objectif de spéculation et d’enrichissement personnel. Selon certaines analyses, c’est précisément ce type d’opération qui aurait mené à la hausse foudroyante du cours du Bitcoin en 2017.

Il existe également une concentration des moyens de production des cryptomonnaies. Puisque l’équipement nécessaire à la validation des transactions est dispendieux, certaines entreprises ont mis en place des « fermes » d’ordinateurs hyperpuissants afin d’être en mesure de récolter les unités de cryptomonnaies. Cela entraîne nécessairement un effet de concentration de la richesse et renforce l’instabilité des cryptomonnaies, qui ne sont pas régulées par une banque centrale.

Dans ces circonstances, il n’est pas étonnant qu’elles soient peu utilisées par le commun des mortels. Elles restent avant tout un outil de spéculation de plus en plus récupéré par les institutions financières.

Par ailleurs, avec les cryptomonnaies se pose le problème de la fiscalité. Le principe d’anonymat qui les sous-tend complique grandement la capacité de l’État d’évaluer les revenus générés en cryptomonnaies, en plus de l’empêcher de prélever des impôts efficacement. C’est d’ailleurs pourquoi les cryptomonnaies sont devenues un outil privilégié par les organisations criminelles et par les acteurs qui pratiquent l’évasion fiscale.

Énergivores

L’augmentation des transactions et du nombre de cryptomonnaies ainsi que le besoin de les sécuriser exercent aussi une pression à la hausse sur la demande énergétique mondiale. Les ordinateurs spécialisés qui cryptent et décryptent des chaînes de blocs sont, en effet, extrêmement énergivores. À titre indicatif, l’énergie utilisée en 2018 pour « miner » des Bitcoins et de l’Ether, les deux cryptomonnaies les plus populaires, représentent déjà plus que la consommation énergétique de la Belgique[1]. Cela en fait une activité extrêmement polluante et coûteuse dans des pays qui s’alimentent au charbon, comme la Chine. C’est d’ailleurs ce qui explique la volonté de certaines « fermes » de s’installer au Québec afin de profiter d’une électricité bon marché.

Évidemment, chacune des cryptomonnaies a son propre algorithme. Certaines peuvent freiner ou limiter les problèmes présentés ci-haut. Cependant, globalement, les cryptomonnaies créent tout de même des problèmes de concentration de richesse, d’évasion fiscale et de surconsommation d’énergie. Cela en fait une forme de monnaie illégitime pour le commun des mortels et qui peut être néfaste pour la société. Par contre, les systèmes qui soutiennent les cryptomonnaies fondées sur le principe de la chaîne de blocs, sont quant à eux porteurs d’avenir et risquent à terme de transformer nos vies. En ce sens, il devient primordial de ne pas se laisser éblouir par le phénomène que sont les cryptomonnaies, et d’étudier tout le potentiel que représentent les chaînes de blocs.

 

[1] Digiconomist, « Ethereum Energy Consumption Index (beta) » et International Energy Agency, Key World Energy Statistics, 2017, [en ligne].

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