Secteur Revue Relations

DOSSIER : Que vive la langue!

Les conséquences d’un rendez-vous manqué

Par : Gilles Bourque
L’auteur est professeur émérite au Département de sociologie de l’UQAM

À la lumière du résultat des élections, le PQ devra opter pour une alliance soit avec les souverainistes progressistes, soit avec les nationalistes conservateurs.
 
Le résultat des élections du 4 septembre dernier a démontré ce que plusieurs observateurs avaient noté ces dernières années : le Parti québécois (PQ) a désormais perdu le contrôle quasi absolu qu’il exerçait au sein du mouvement souverainiste, depuis sa fondation jusqu’au scrutin de 1998, alors qu’il avait recueilli 42,8 % des voix. Qui plus est, depuis 2003, il n’arrive à rallier qu’environ le tiers des votes exprimés. En 2003, il a obtenu 33,2 % des suffrages; en 2007, 28,3 %; en 2008, 35,1 % (grâce à l’effondrement de l’ADQ) et en 2012, 31,9 %.
 
On le sait maintenant, une alliance électorale entre les partis souverainistes, qui ont obtenu 39,8 % des voix le 4 septembre, aurait permis au PQ de former un gouvernement majoritaire. Dans l’hypothèse la plus prudente, il aurait en effet fait élire 65 députés (voir le site <tooclosetocall.ca>). Dorénavant, une alliance électorale, sinon une coalition, s’impose dans le camp souverainiste.
 
Le rendez-vous n’en fut pas moins manqué et, quels qu’en soient les responsables, le PQ forme maintenant un gouvernement minoritaire qui ne pourra réaliser l’essentiel de son programme, sans même parler de la tenue d’un référendum sur la souveraineté qui, à vrai dire, paraissait déjà fort improbable.
 
Deuxième constat : la division de l’électorat entre une droite fédéraliste et une gauche souverainiste paraît s’être installée. Depuis la crise étudiante, l’opposition gauche-droite semble enfin devenue un marqueur aussi décisif que la question nationale sur la scène politique québécoise.
 
À partir de tels constats, comment penser les voies de l’avenir à court et à moyen terme? Dans l’espace qui m’est alloué, je ne pourrai aborder la question que d’un seul point de vue, celui de la mouvance souverainiste, et dans le cadre encore plus restreint des choix stratégiques de la direction du Parti québécois. Deux options me semblent possibles.
 
La première, la plus probable en raison des résultats des dernières élections, pousserait le PQ à poursuivre son virage à gauche inspiré non seulement par le mouvement étudiant, mais aussi par les nombreuses mobilisations citoyennes des dernières années. Dans une telle perspective, on assisterait à une alliance électorale souverainiste d’inspiration progressiste qui soutiendrait résolument le projet de souveraineté et proposerait des mesures allant dans le sens du renouvellement de la social-démocratie. Si le Parti québécois était élu à la faveur de cette alliance, au terme du gouvernement minoritaire, plusieurs tensions ne manqueraient pas de se développer au sein de celle-ci à propos de la gouvernance effective du parti. Je pense, à seul titre d’exemples, aux oppositions plus que probables entre une conception laïciste (ou plus précisément laïco-identitaire) et interculturaliste de la citoyenneté, entre une conception libérale et sociale-démocrate de l’État-providence, entre la volonté de soutenir le développement du capitalisme québécois et les impératifs écologiques et, bien sûr, aux multiples débats à propos de la tenue d’un éventuel référendum.
 
Bien que cela soit moins probable, du moins à court terme, il n’est pas impensable, surtout si l’alliance progressiste se soldait par un échec, que la direction du Parti québécois opte pour une stratégie qui favoriserait une alliance avec la Coalition avenir Québec (CAQ). Un tel projet peut être lu en creux dans le discours de certains intellectuels souverainistes. Cette alliance nationaliste d’inspiration conservatrice mettrait en veilleuse de façon plus ou moins explicite le projet de souveraineté. Il est assez facile d’imaginer les points d’ancrage d’une telle alliance entre l’aile conservatrice du PQ et l’aile nationaliste de la CAQ.
 
Il s’agirait de proposer une gouverne caractérisée par le soutien indéfectible de l’État au développement du capitalisme québécois, une politique identitaire traditionnalo-jacobine (soit le projet d’une citoyenneté laïque étroitement encadrée par la mémoire des Patriotes et du Canada français) et une politique sociale vouée au soutien de la famille et à la soumission au marché du travail. Cette gouverne serait financée par une taxation accrue de la consommation et des services au détriment de l’impôt progressif.
 
Un événement pourrait cependant bouleverser à court terme l’échiquier politique, soit la signature d’un accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne qui limiterait significativement les pouvoirs des États provinciaux. Les souverainistes trouveraient-ils là l’étincelle susceptible de faire advenir les conditions gagnantes?