Relations janvier-février 2019

Les CHSLD doivent bénéficier de plus de moyens, mais aussi être au cœur d’une réflexion collective sur les soins, les responsabilités et les solidarités
L’auteur, sociologue, est chercheur au Centre de recherche sur les soins et les services de première ligne de l’Université Laval
On ne voudrait pas y finir ses jours, ni avoir à y placer un proche. Les centres d’hébergement et de soins de longue durée – les CHSLD, comme on dit – n’ont pas bonne réputation. Ils hébergent des personnes qui ne peuvent demeurer chez elles, avec ou sans l’aide d’un proche aidant, en raison de leur handicap, de leur maladie ou de troubles cognitifs. La vie en centre d’hébergement est marquée par la dépendance et le manque d’intimité, la solitude et la confusion. Parce qu’elle heurte de plein fouet nos idéaux d’autonomie et d’indépendance, parce qu’elle met souvent en question notre capacité d’aider ou simplement de comprendre une personne, elle constitue aussi un défi qui nous est collectivement lancé quant à notre réelle volonté de prendre soin des personnes vulnérables.
Des milieux à réinventer
Prendre soin d’une personne, c’est la laver et l’habiller, l’aider à la toilette, parfois l’aider à manger, mais aussi, par différents gestes ou paroles, préserver son intimité, diminuer sa gêne, assurer son confort, la rassurer. C’est prendre le temps d’écouter la personne et de la connaître pour répondre à ses besoins particuliers, s’ajuster à sa situation. C’est lui donner les moyens et l’occasion de pouvoir choisir, faire, dire et raconter des choses, malgré les limitations importantes, et lui reconnaître ainsi valeur et dignité. C’est faire un tas de petites choses, anodines ou dérisoires en apparence, mais importantes, comme mettre à une dame ses boucles d’oreilles et la maquiller pour qu’elle soit belle et fière. Prendre soin, c’est entretenir la vie, dans toutes ses dimensions.
Cela exige du temps, de l’attention, une certaine disposition d’esprit, de la formation ainsi que les conseils et l’appui d’une équipe. Il faut donner au personnel soignant le temps et l’espace qui lui manquent pour prendre véritablement soin des personnes, pour établir un lien de confiance, s’ajuster aux particularités de chacune, s’adapter aux situations, parfois improviser. Il faut imaginer de nouvelles manières de faire, mais d’abord avoir confiance en l’imagination du personnel soignant et des familles qui réalisent des choses remarquables, lorsqu’ils en ont les moyens. S’il faut y injecter plus de ressources, il faut aussi revoir le fonctionnement des centres, les priorités, les critères d’évaluation et de performance. La négligence et le manque de soin ne sont pas simplement dus à l’incompétence ou à l’absence de moralité. C’est d’abord le fait d’un manque de personnel, du manque d’attrait pour certains métiers, du peu d’importance accordée en général à certaines tâches souvent ingrates, mais qui exigent savoir-faire, tact et sensibilité. Il faut revaloriser le travail de préposé aux bénéficiaires, prendre soin aussi du personnel.
Vivre en centre d’hébergement, dans une très grande dépendance, ne sera jamais facile. Y travailler ne l’est pas toujours. Mais il est possible d’adoucir les souffrances, de diminuer l’insécurité, la solitude et la confusion et d’améliorer les conditions de travail.
Une politique des soins
Réinventer les soins de longue durée ne passe pas uniquement par une augmentation et un réaménagement des services, ou par la construction de nouveaux bâtiments mieux climatisés et fenestrés. Il faut repenser non seulement les soins et la manière de les dispenser, mais aussi et plus largement les rapports sociaux inégalitaires, qui entraînent une dévalorisation de certaines catégories de personnes soignantes, provoquent une pénurie de personnel, accroissent la vulnérabilité et la dépendance des personnes âgées et augmentent la charge des proches aidants. Il faut reconnaître aux soins de longue durée leur importance et leur valeur, qui passent toujours après les soins médicaux et spécialisés et la construction de gros hôpitaux.
Ce dont nous avons besoin, c’est d’une politique de soins de longue durée qui intègre les soins à domicile, en résidence et en centre d’hébergement. Une politique qui aborde les soins dans toutes leurs dimensions et qui en fait la responsabilité de l’ensemble de la collectivité, et non des seuls soignants. Une politique qui s’accompagne d’une réflexion sur les fondements des liens sociaux, sur la dépendance et la vulnérabilité – mais pas seulement celles des résidents, et pas uniquement en centre d’hébergement.
On entend parfois des gens parler du « foyer » pour désigner le centre d’hébergement. L’expression est certes vieillotte et démodée, mais toujours préférable à ce sigle impersonnel, bureaucratique et souvent mal compris, le « CHSLD ». Leur donner un véritable nom serait une bonne chose, en autant qu’il soit porteur d’une large vision et d’une véritable action.


