Relations août 2011

Lire délivre

Claude Vaillancourt

Les chefs d’État et la lecture

L’auteur, professeur de littérature et écrivain, a entre autres publié Le paradoxe de l’écrivain (Triptyque, 2003) et L’inconnue (Québec Amériques, 2011)

Le rapport que chacun développe avec la lecture, avec les livres, est révélateur d’un rapport au monde et à l’expérience humaine. Ainsi, il n’est pas futile de s’interroger sur celui qu’entretiennent – ou non – les chefs d’État. 

En avril 2007, l’écrivain Yann Martel, dans une opération médiatisée, a commencé à envoyer un livre tous les quinze jours au premier ministre Stephen Harper, accompagné d’une lettre. Son but : offrir de grandes œuvres littéraires qui permettraient de meubler les quelques moments de quiétude de l’homme d’État. Tout cela parce que lors d’une cérémonie fêtant les 50 ans du Conseil des Arts du Canada, le premier ministre n’a pas dit un mot, « je crois qu’il n’a même pas levé les yeux sur nous », a dit Yann Martel, invité comme d’autres artistes à l’événement.

L’écrivain s’est arrêté à la cent unième lettre, las de ce « long cul-de-sac épistolaire », de cette « stérile entreprise ». Jamais, il n’a reçu la moindre réponse de Stephen Harper, le moindre accusé de réception – alors que Barack Obama, président du pays voisin, lui a envoyé un petit mot pour dire à quel point ses filles et lui avaient apprécié L’Histoire de Pi, son roman le plus connu.

L’initiative de Yann Martel nous permet de réfléchir aux liens entre les chefs d’État et la lecture – et l’art, de façon plus générale. En alimentant en livres Stephen Harper, l’écrivain souhaitait le sensibiliser à tout ce qui donne un sens, selon lui, à la « civilisation canadienne », à ce qui subsiste et perdure, alors que les entreprises, tellement favorisées par le pouvoir en place, « viennent, puis elles disparaissent sans laisser de trace ». En se rappelant la valeur de la culture et de la littérature, le premier ministre aurait alors mieux pris la responsabilité de soutenir et de financer adéquatement les arts.

Chefs d’État lettrés

Mais la culture personnelle d’un chef d’État, son intérêt pour les lettres, sont-ils garants d’une plus grande considération pour les arts? De tout temps, les relations entre le pouvoir et les artistes ont été d’une grande complexité. Certes, l’ignorance et le manque d’intérêt pour la littérature et l’art mènent presque nécessairement à leur affaiblissement. Mais un goût élevé pour le travail des artistes peut à la fois provoquer une explosion de la création, comme au temps de la Renaissance italienne, ou mener à une récupération de leurs œuvres à des fins de propagande – comme à l’époque de Louis XIV, qui avait réuni autour de lui les meilleurs artistes afin qu’ils se consacrent à sa propre gloire. Le plus souvent, la ligne de démarcation entre ces deux tendances reste difficilement perceptible.

Il n’est certes pas prioritaire pour un chef d’État d’être passionné de lecture et de littérature. Mais plusieurs d’entre eux ont tenu à démontrer que la connaissance des grandes œuvres, voire une pratique de l’écriture, pouvaient être des atouts précieux. Aimer la littérature, c’est faire preuve de sensibilité, se situer dans une tradition humaniste, s’intéresser à la fois à la civilisation et à la parole, dans sa précision, sa beauté, son raffinement. Écrire soi-même prolonge cette expérience puisque l’auteur s’expose publiquement, se joint à une communauté dont il n’a pas le contrôle, éprouve la vulnérabilité de celui qui se commet par un livre, prend le risque de se faire aimer ou décrier, apprécier puis oublier.

En France, plus particulièrement, un pays où la littérature est hautement considérée, plusieurs présidents, de droite comme de gauche, ont allié lecture et écriture. Charles de Gaulle, brillant mémorialiste, a nommé un écrivain célèbre, André Malraux, comme ministre de la Culture. Son successeur, Georges Pompidou, avait publié, avant de prendre le pouvoir, une anthologie de la poésie française. Même le rigide Valéry Giscard d’Estaing a écrit deux romans, bien après ses années au pouvoir, il est vrai.

Chez notre voisin du Sud, le cultivé Barack Obama contraste vivement avec son prédécesseur George W. Bush – l’homme d’une seule lecture, la Bible, et d’une autobiographie pour laquelle il s’est aussitôt fait accuser de plagiat. Obama doit même en partie sa remarquable ascension à une autobiographie réussie et appréciée par de nombreux lecteurs, Les rêves de mon père, publiée en 1995 et rééditée en 2004.

Certains auteurs reconnus se sont mêmes pliés à l’exigeant exercice du métier d’homme d’État, dont le poète Léopold Sédar Senghor, président du Sénégal (1960-1980) et le dramaturge Vaclav Havel, président de la République fédérale tchèque et slovaque (1989-1992), puis de la République tchèque uniquement (1993-2003). Bien que soumis aux vicissitudes du pouvoir, ces deux chefs se sont distingués par leur esprit de conciliation et un respect de la démocratie, dans des circonstances difficiles.


Lecture et liberté

Un fait toutefois demeure : la sensibilité d’un homme d’État à la littérature n’est en rien garante d’un bon gouvernement, soucieux de justice sociale, du respect des droits humains, émancipé des intérêts des puissantes élites. Ce qui peut se vérifier, en douce, à l’échelle de notre pays. L’érudit premier ministre Trudeau n’a jamais montré un grand intérêt pour la culture québécoise qu’il a plongée dans le grand bain du multiculturalisme pour l’affaiblir. Lucien Bouchard, défenseur des arts, qui s’émouvait tant de certains passages de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, a fait preuve d’une grande insensibilité devant les effets des coupes instiguées par lui dans nos services publics. Son successeur Bernard Landry faisait honneur à sa formation de lettré acquise au collège classique en ayant recours au latin pour se sortir de situations délicates, mais s’est fait défenseur doctrinaire d’un libre-échange qui a partout favorisé les écarts entre les riches et les pauvres et qui demeure, en plus, incompatible avec la notion de diversité culturelle.

Mais l’expérience nous dit que l’intérêt du pouvoir pour les livres, la connaissance et la littérature ne s’accorde généralement pas avec la violence d’État, le contrôle social, la domination économique. Les grandes dictatures ont été impitoyables envers les livres et ceux qui les écrivent. La jubilation macabre avec laquelle se sont accomplis les autodafés de chefs-d’œuvre de la littérature par les nazis, trois mois après l’accession au pouvoir d’Hitler, a donné le ton à un règne d’une totale inhumanité. Les dictateurs qui se sont succédé dans les pays du Sud ont systématiquement ciblé comme ennemis publics poètes, romanciers et journalistes.

C’est que les livres en général, et la littérature en particulier, ne peuvent se concevoir que dans une grande liberté et une parfaite indépendance d’esprit. Voilà pourquoi prétendre publiquement les aimer, comme certains chefs d’État l’ont fait, est une sorte d’engagement à les défendre, si on veut faire preuve de cohérence, et à protéger ce qui vient avec, cette liberté farouche des citoyens qui nourrit un indispensable esprit critique.

Voilà aussi ce à quoi semble avoir renoncé Stephen Harper, prêt à jouer quelques notes des Beatles en public, mais pas à lever le doigt pour les livres et la culture. Son gouvernement s’est même directement attaqué aux auteurs par le projet de loi C-32 qui les aurait privés d’importants revenus en droits de copie d’œuvres. Mort grâce aux dernières élections, ce projet pourrait revenir sous une nouvelle forme maintenant que les conservateurs ont été réélus.

Malheureusement, notre premier ministre n’est pas seul dans son camp. L’image du chef d’État recueilli devant un livre ou ému devant une grande œuvre littéraire cède le pas à une agitation qui devient plus rentable pour gagner des votes. Les Poutine, Bush, Berlusconi et Sarkozy ont pris d’évidentes distances envers une culture qualifiée d’« élitiste », préférant jouer sur d’autres cordes, comme le sport, la religion, les variétés. Obama serait ici une noble exception, bien que les exigences de la realpolitik aux États-Unis l’entraînent à intervenir le moins possible dans le secteur de la culture et qu’il traîne souvent son image d’ « intellectuel » comme un handicap.

Autre belle exception : Hugo Chavez, qui distribue un million d’exemplaires d’une version abrégée de Don Quichotte de Cervantès pour fêter le 400e anniversaire de l’œuvre. Certes, ce président donne prise à la critique sur certains aspects de son leadership et de son gouvernement; mais rarement aura-t-on vu un chef d’État valoriser de façon si claire une grande œuvre de la littérature, vue comme un bien fondamental qu’il faut faire connaître à tous. Cette distribution de livres se situe d’ailleurs dans le cadre d’une longue bataille contre l’analphabétisme.

Au service du marché

Cette nouvelle vague de chefs d’État affichant avec une certaine arrogance leur désintérêt pour la littérature – en France, Sarkozy a créé un vif émoi lorsqu’il a avoué, en toute franchise, avoir « souffert » en lisant La Princesse de Clèves – correspond très bien à un changement marqué dans l’évaluation de l’art en général en notre ère de néolibéralisme. Comme l’exprime avec une satisfaction complaisante l’essayiste Frédéric Martel dans Mainstream (Flammarion, 2010), en parlant du rôle des critiques d’art, « le nouvel arbitre a pour métier d’évaluer la culture non plus seulement en fonction de sa qualité – valeur subjective –, mais tout autant en fonction de sa popularité – valeur plus quantifiable ». Inutile d’ajouter que dans une logique marchande, le « quantifiable » a infiniment plus d’intérêt que le « subjectif ». Le rejet public de La Princesse de Clèves par Sarkozy s’intègre dans cette vision pragmatique de l’art qui ne doit être ni ancien, ni « ennuyeux », ni complexe, mais doit faire sonner les tiroirs-caisses de grandes entreprises du divertissement.

Or, les écrivains ont très souvent revendiqué l’« inutilité » de leur travail – le critique Gilles Marcotte a d’ailleurs carrément intitulé son dernier essai La littérature est inutile (Boréal, 2011). Dès que le livre entre de plain-pied dans le système économique, qu’il devient utile par les ventes qu’il génère, il sacrifie ainsi sa nature propre, l’une de ses plus éminentes caractéristiques. Le libéralisme économique implique un libéralisme dans le domaine culturel, et défendre l’un entraîne presque nécessairement l’autre. À notre époque, il devient donc impératif que l’État (et donc celui qui en est à la tête) n’intervienne pas sur les marchés en donnant une valeur « culturelle » à la lecture, ce qui nécessiterait alors qu’on la protège et la valorise davantage.

De ce fait, l’image « contre-littéraire » recherchée par la majorité des chefs d’État actuels ne correspond-elle pas tout simplement à l’esprit mercantile de notre temps? À une société au service du marché qui se satisfait d’un président ou premier ministre d’abord et avant tout préoccupé par l’expansion des affaires – et qui crée presque nécessairement un grand vide culturel autour de lui? Le premier ministre d’Italie, Silvio Berlusconi, propriétaire de puissantes industries du divertissement, est l’incarnation à la fois malheureuse et caricaturale de ce phénomène : ses entreprises ont largement fabriqué le monde tape-à-l’œil, insignifiant et acculturé qui a favorisé sa propre émergence comme phénomène politique. Pendant ce temps, ses coupes drastiques dans le soutien à la culture ont mené à l’effondrement de plusieurs murs de la Maison du gladiateur à Pompéi, catastrophe qui prend la dimension d’un symbole tant elle est caractéristique d’une négligence généralisée… Pour sa part, confronté à une chute de popularité, Nicolas Sarkozy a certes tenté de se réfugier derrière une image qui ne cesse malgré tout de plaire aux Français – celle d’un président qui lit, aidé en cela par son épouse chanteuse et parolière Carla Bruni –, mais comment croire en la sincérité de sa démarche?

Ainsi, plus que jamais, l’amour pour la littérature et les livres exigeants, surprenants, qui évitent le formatage de la culture industrielle, devient une forme de résistance. La vivacité de poètes, de romanciers audacieux et d’essayistes iconoclastes ne cesse heureusement de toucher un public ravi et obstiné. Le fait que ces auteurs trouvent parfois même une petite place dans la kermesse du livre commercial, nous rassure. Il faut souhaiter que cette résistance perdure et se développe. Parce que défendre une culture de qualité, faite d’authenticité et non de recettes industrielles, valoriser l’éducation et les valeurs démocratiques, répandre le plus largement possible ces valeurs, malgré d’indicibles contraintes, nous donnera – il faut y croire – les chefs d’États auxquels nous aspirons : sensibles, ouverts, indépendants d’esprit, visionnaires et… grands lecteurs.

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