Relations Hiver 2021-2022 / Culture

Dalila Awada

Les chasses aux sorcières, instrument du pouvoir capitaliste d’hier à aujourd’hui


UNE GUERRE MONDIALE CONTRE LES FEMMES

Silvia Federici
Montréal, Éditions du remue-ménage, 2021, 144 p.

« Comment se fait-il que les femmes, des corps desquelles toute personne qui ait jamais vécu est venue en ce monde, qui non seulement procréent, mais nourrissent les enfants et reproduisent jour après jour leur famille, soient la cible de tant de violences, jusqu’à ces nouvelles chasses aux sorcières ? » (p.121)

Dans cet ouvrage, Silvia Federici répond à cette troublante question en montrant que les chasses aux sorcières du passé et celles qui resurgissent aujourd’hui à différents endroits du monde sont loin d’être le simple résultat d’actes irrationnels et de pulsions sauvages. Elles sont un « règne de terreur » répondant à un objectif précis : la consolidation du système capitaliste.

La première partie retrace la genèse des chasses aux sorcières en Europe durant les XVIe et XVIIe siècles. Même si leurs circonstances d’émergence sont multiples, Federici établit de façon convaincante les corrélations « entre le démantèlement de régimes collectivistes et la diabolisation de membres des communautés qu’il affecte » (p. 28).

Dans les régions du monde et les contextes spécifiques où les chasses aux sorcières apparaissent, on observe en effet des récurrences. Elles se produisaient, par exemple, essentiellement dans les régions rurales et dans des espaces où les rapports économiques et sociaux étaient chamboulés par l’expansion des logiques de marché. Ces régions subissaient une flagrante montée des inégalités et de la pauvreté. De plus, ce sont surtout les femmes pauvres, généralement indépendantes ou résistantes à la paupérisation, qui étaient visées.

Ainsi, pour que s’implante la « conception mécanisée du monde » qui accompagne le capitalisme, il fallait cibler celles qui en ralentissaient les ambitions. Federici rappelle qu’en punissant les sorcières, les autorités punissaient, en fait, toute résistance contre la propriété privée.

Dans la seconde partie de l’ouvrage, l’auteure avance qu’une nouvelle guerre contre les femmes est en cours alors que les violences à leur encontre s’intensifient, notamment en Afrique et en Amérique latine. Les nouvelles formes d’accumulation du capital, impliquant « l’expropriation des terres, la destruction des liens communautaires et une intensification de l’exploitation du corps et du travail des femmes », en sont la toile de fond (p. 69).

Elle y explique également que les chasses aux sorcières qui se produisent encore aujourd’hui en Afrique se font dans un contexte de crise induite par les tentatives brutales de libéralisation et de mondialisation des économies africaines. L’auteure montre là aussi des récurrences entre les différentes manifestations de ces violences extrêmes, qui se produisent généralement dans les régions riches en ressources naturelles, et là où la résistance au colonialisme est plus marquée.

Les chasses aux sorcières en Afrique ont, de fait, débuté pendant la période coloniale « conjointement à l’introduction des économies monétaires », modifiant les rapports sociaux et créant de profondes inégalités (p. 93).

Au terme de l’ouvrage, il devient clair que l’éradication des chasses aux sorcières – présentées comme un dispositif de répression servant à discipliner celles qui résistent à l’implantation de pratiques et de visions du monde purement marchandes – passe par la chute du capitalisme.

Federici évoque en parallèle des stratégies de résistance porteuses que déploient les femmes : la construction de mouvements populaires, l’ouverture de refuges gérés par des femmes, les actions directes comme les sit-in, etc. Elle insiste en outre sur le fait qu’en plus de se mobiliser contre les violences, les féministes partout dans le monde doivent aussi dénoncer les institutions telles que la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international, qui créent et maintiennent les conditions matérielles et sociales rendant possibles les violences à l’encontre des femmes (p. 89).

Silvia Federici incite ce faisant à mettre davantage en lumière les aspects structurels des chasses aux sorcières. Elle expose aussi leurs continuités dans l’histoire, de même que les causes des multiples formes de violences que continuent de vivre aujourd’hui des millions de personnes, des paysans et paysannes expropriés dans les pays du Sud jusqu’aux populations autochtones d’Amérique du Nord.

La jeunesse qu'on exclut

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