Relations mars-avril 2020

Comment être justes en sauvant la planète ?

Benoit Rose

Les brutes et la punaise. Les radios-poubelles, la liberté d’expression et le commerce des injures – Dominique Payette

Malgré le dénigrement dont elle a elle-même fait l’objet au cours des dernières années sur les ondes radiophoniques qu’elle analyse, Dominique Payette, ancienne journaliste et maintenant professeure à l’Université Laval, poursuit dignement dans cet essai son examen critique des « radios-poubelles » de la région de Québec.  

D’entrée de jeu, elle montre que durant les années ayant précédé la tuerie à la Grande Mosquée de Québec, en janvier 2017, certains animateurs et commentateurs de ces radios d’opinion ont vivement nourri un discours hostile à l’égard des Arabes et des musulmans, ne s’embarrassant pas de rigueur intellectuelle. Si l’auteure admet qu’il est difficile de mesurer l’influence réelle de tels propos sur la population, elle juge néanmoins que ceux-ci « cultivent d’évidence un climat de méfiance et de peur » qui s’accompagne, exemples à l’appui, « d’actes violents et hostiles » recensés dans la ville (p. 34-35). En invitant à considérer ces médias comme des « vecteurs de propagande », elle déplore la frilosité du corps politique à les dénoncer.

Partisanes, ces stations privées auraient développé une capacité « à déterminer les programmes politiques de la nation » (p. 54) en exerçant une influence idéologique, notamment lors des campagnes électorales. En plus de s’opposer bruyamment au projet de service rapide par bus (le SRB), plusieurs animateurs auront finalement réussi à faire de l’idée impertinente d’un troisième lien routier entre Québec et Lévis une priorité gouvernementale.

Dominique Payette dénonce la manière avec laquelle ceux-ci s’exercent à « convaincre et conditionner les auditeurs par le truchement des émotions et de l’identification personnelle » (p. 56). Selon elle, ces « radios de confrontation » prennent constamment pour cibles les femmes et les féministes, les environnementalistes, les pauvres, les immigrants et les Autochtones. Certains des propos exprimés en ondes ont en effet été qualifiés par le Conseil de presse du Québec ou par la Cour suprême du Canada de sexistes, racistes, haineux ou dégradants. Face à ces commentateurs qui ont compris qu’il est moins risqué, juridiquement parlant, de dénigrer des groupes sociaux plutôt que des personnalités, Payette avance que « seuls les pouvoirs conférés à des organismes publics pourront être mobilisés pour assurer que l’usage de la parole dans l’espace public n’entame pas le minimum de rigueur, de décence et de dignité à la base de la liberté et de la démocratie » (p. 85). Elle dénonce du même coup la grande difficulté à établir en ondes une discussion honnête avec ces animateurs.

Dans un contexte de crise des médias, l’ancienne journaliste affirme que le modèle d’affaires de ces radios privées repose principalement sur deux axes, soit « la diminution des coûts de production du contenu et l’offre aux commanditaires d’un auditoire précis, ciblé avec soin » (p. 111-112). Ces entreprises, explique-t-elle, ont malheureusement sacrifié une information d’intérêt public autrement plus rigoureuse, car plus dispendieuse à produire, pour miser plutôt sur la communication d’humeurs et d’opinions qui pourraient rejoindre les intérêts – et les préjugés – des « hommes de 20 à 45 ans résidant en banlieue » (p. 114). Ainsi, ne rechigne-t-on pas à cultiver la colère et le ressentiment de ces hommes représentant une part du marché.

Payette expose enfin le cadre légal canadien en matière de radiodiffusion, nuançant le concept de liberté d’expression et rappelant les responsabilités journalistiques en vigueur. Elle déplore la faible capacité du champ institutionnel en place à réprimander ces radios de façon efficace. Elle met aussi en garde contre des volontés de dérèglementation des communications qui pourraient pousser le Canada sur la même voie que les États-Unis, où l’abolition de la Fairness Doctrine, en 1987, a propulsé les trash radios, avec les conséquences que l’on sait sur la société américaine. En somme, Payette livre ici un essai court, pertinent et accessible sur un phénomène médiatique dont le potentiel toxique n’est pas à prendre à la légère.

Les brutes et la punaise. Les radios-poubelles, la liberté d’expression et le commerce des injures
Dominique Payette

Montréal, Lux, 2019, 152 p.

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