Relations juillet-août 2016
Les 40 ans de L’autre Parole
L’auteure est membre de la collective depuis 35 ans et secrétaire de rédaction de la revue L’autre Parole
Quatre mots caractérisent ce groupe de femmes chrétiennes : collectif, féminisme, solidarité et liberté.
En 1976, une théologienne de Rimouski, Monique Dumais, lance un appel à quelques femmes dans le domaine religieux afin de créer un outil d’information et de conscientisation pour briser l’isolement des féministes chrétiennes. Ainsi naît L’autre Parole. Depuis, la place des femmes dans l’Église catholique romaine n’a pas tellement changé. Sur cette question, cette Église reste aussi désespérante aujourd’hui, sous François, qu’hier sous Paul VI, Jean-Paul II ou Benoît XVI. Certes, à l’époque, les membres de la collective n’attendaient rien des autorités catholiques et ce dernier bastion tout mâle dans sa hiérarchie reste encore aujourd’hui un contre-témoignage du Jésus des Évangiles qui, lui, a sans complexe fait place aux femmes.
Dès le départ, les fondatrices de L’autre Parole ont donc voulu briser l’isolement et c’est en collectif qu’elles ont réfléchi, écrit, réécrit, interprété, agi et célébré en incarnant l’Église qu’elles voulaient voir naître. Elles ont créé et bâti un espace de parole, de sororité et de solidarité qui est une Ekklesia – terme dont la racine renvoie à l’Église, mais aussi à l’assemblée – de tous les chrétiens et toutes les chrétiennes.
Pour ce faire, elles ont misé sur les valeurs féministes, voulant être solidaires des luttes et des revendications du mouvement des femmes contre les différentes manifestations d’oppression du patriarcat. Elles ont dénoncé et rejeté les points de vue trop souvent sexistes et misogynes et, surtout, elles ont voulu construire une autre parole, une parole de femmes pour dire ce en quoi elles croient, ce qu’elles pensent. Dès le début des années 1980, en solidarité avec le mouvement féministe québécois, elles se sont prononcées haut et fort « pour la vie et le libre choix en matière d’avortement » car pour elles, contrairement aux évêques, « la vie des femmes n’est pas un principe » (L’autre Parole, no 17, avril 1982). Elles ont repris cette réflexion dans les années 2000 et publié une prise de position sur cet enjeu en 2013. Pour les membres de la collective, le dissentiment va de la dissidence jusqu’à la désobéissance face à l’autorité établie, sur cette fameuse question des femmes, de leur liberté de penser et des rôles qu’elles peuvent exercer dans l’Église catholique. Leur parole se situe dans le temps ; elle évolue, elle n’est ni fermée, ni définitive, ni normative.
L’action de L’autre Parole se caractérise aussi par la persévérance dans la construction d’alternatives et de solidarités tant auprès des femmes en Église, qui œuvrent à changer les pratiques de l’intérieur, que de celles appartenant aux différents mouvements féministes qui luttent dans la société pour plus de justice et d’égalité. La solidarité avec les femmes d’autres croyances religieuses partageant une option féministe est également importante ; elle a débuté lors de la Marche mondiale des femmes, en 2000, et se poursuit aujourd’hui avec des femmes musulmanes. Outre l’enrichissement qu’apporte le partage des expériences vécues, toutes ont tôt fait de constater qu’il y a beaucoup plus de choses qui les unissent qu’il y en a qui les séparent.
La liberté de parole, liberté dans l’action, liberté des femmes croyantes de prendre la parole et de dire et d’exprimer le sacré est un principe qui leur est cher. Liberté aussi de penser un christianisme, une théologie, une éthique et une morale à partir de l’ancrage des femmes en quête de liberté.
Depuis 1976, L’autre Parole publie une revue du même nom. À ce jour, 143 numéros sont disponibles gratuitement sur son site Web <lautreparole.org>. Ces numéros proposent des réécritures des textes fondamentaux, des prières, de la poésie, des chants, des réflexions à caractère théologique, éthique et sociologique sur des sujets comme le corps, le sacré, les sacrements, l’écoféminisme, l’éthique féministe de la consommation, la guerre, la paix, la prostitution, le sacerdoce, le fondamentalisme, Marie, les saintes, la résistance, la solidarité, etc.
L’autre Parole, c’est donc 40 ans de marche d’une Ekklesia de femmes en devenir, d’une communauté de disciples égales, chacune porteuse d’une parole vivante. Quarante ans, c’est le mitan de la vie… et les femmes qui militent à L’autre Parole – nouvelles recrues ou membres depuis les débuts de la collective – sont aussi, pour la majorité, au mitan de leur vie (40-65 ans). Les questionnements liés à cet âge semblent trouver une voie d’avenir à – et pour – L’autre Parole, ce milieu où la spiritualité féministe chrétienne peut s’exprimer librement.


