Relations mai-juin 2016

La puissance de la création

Eve-Lyne Couturier

L’équilibre budgétaire à tout prix

L’auteure est chercheure à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS)

Sans surprise, le dernier budget du Québec s’inscrit toujours dans une conception néolibérale de l’État.

On se souviendra longtemps du 17 mars 2016. Alors que le troisième budget du gouvernement Couillard était déposé, Nathalie Normandeau (et six autres personnes), suspectée de financement politique illégal, se faisait arrêter par l’Unité permanente anticorruption. Les journalistes politiques ne savaient plus vers quelle nouvelle se tourner : devait-on parler d’équilibre budgétaire ou de corruption ? Finalement, on a un peu oublié le budget qui, de toute manière, était peu spectaculaire. Le scandale politique, ça fait vendre plus de copies…
 
Alors, que trouvait-on derrière les chiffres du ministre des Finances, Carlos Leitão ? D’abord, si le budget s’équilibre sans présenter de surplus, c’est parce qu’on a versé deux milliards de dollars dans le Fonds des générations. La Caisse de dépôt et placement du Québec les investit sur les marchés financiers dans l’espoir d’aider le gouvernement à payer la dette (et tant pis pour les besoins pressants dans les services publics). Cela dit, plusieurs investissements ont quand même été annoncés. Cependant, ceux-ci ne se trouvent ni en santé, ni dans les services sociaux, ni dans la fonction publique, secteurs qui ont tous connu d’importantes compressions ces dernières années, mais plutôt pour soutenir le Plan Nord (450 M $), la foresterie (230 M $) et l’industrie aérospatiale (70 M $). On nous annonce toutefois un certain changement de cap en éducation, dont le budget a progressé de 3 % au lieu de 0,6 % l’an dernier. Rappelons quand même que les deux tiers de cette augmentation sont composés de vieilles annonces comprenant entre autres les augmentations salariales accordées lors des négociations du secteur public. Bref, c’est peu d’argent, surtout lorsque l’on considère les efforts exigés des écoles pour atteindre des objectifs non pas éducatifs, mais bien strictement budgétaires.
 
En santé, bien que la hausse de cette année (2,4 %) soit plus importante que l’inflation, les montants alloués ne seront pas suffisants pour couvrir les coûts de programmes. De ce côté aussi il faut prendre en considération les augmentations salariales accordées aux employés du réseau et celles – scandaleuses – des médecins. Ajoutons à cela que les médicaments et les traitements coûtent de plus en plus cher et on voit bien qu’il manque d’importantes sommes d’argent pour répondre aux besoins.
 
N’eût été du budget fédéral, présenté quelques jours après celui du Québec, on aurait peut-être cru que tout cela était dans l’ordre des choses de l’ère néolibérale où, par ailleurs, le gouvernement se prive volontairement d’importants revenus fiscaux. Bill Morneau, le ministre des Finances du gouvernement fédéral libéral, a en effet choisi une direction différente : davantage de dépenses publiques au prix d’un déficit plus élevé. Alors que les agences de notation ne réagissent pas négativement à cette annonce, n’est-il pas légitime de remettre en question la stratégie du gouvernement du Québec ? Austérité ou rigueur, celui-ci aimerait nous faire croire que c’est désormais chose du passé, qu’est arrivé le temps de la prospérité. Pas de déficit, des surplus à venir… Certes. Mais à quel prix ?
 
Derrière les sourires optimistes du ministre des Finances se cache, comme on le sait, une conception néolibérale de l’État selon laquelle le développement économique et social passe d’abord par l’investissement privé. L’objectif : réduire les missions sociales de l’État, « stimuler l’économie » (par l’entreprise privée, il va sans dire) et réduire les impôts. L’idée est de nous convaincre que l’argent « économisé » en impôt sera suffisant pour pouvoir se payer individuellement les services qui auront été coupés. Malheureusement, ce qu’on perd en universalité est bien plus important que ce qu’on gagne en argent dans nos poches. On place ainsi l’État en situation permanente de restriction, limitant du même coup sa capacité de répondre aux besoins et aux attentes de la population. C’est pourtant à travers la mutualisation, le partage collectif des risques et du financement qu’une collectivité atteint les meilleurs résultats.
 
Malheureusement, le gouvernement libéral ne semble pas intéressé par cette voie. Notre premier ministre, Philippe Couillard, semble se prendre pour le pdg de l’entreprise « Gouvernement du Québec inc. » plutôt que pour un chef d’État au service de la population et du bien commun. Espérons que les scandales de corruption qui s’accumulent concernant l’équipe libérale – et qui témoignent, entre autres, de l’affaiblissement du secteur public – permettront de rappeler l’importance du politique dans l’établissement et le renforcement des institutions qui garantissent le vivre-ensemble.

La puissance de la création



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