Relations Septembre 2012

Une Église appauvrie: une chance?

Élisabeth Garant

L’engagement social catholique fragilisé

L’auteure est directrice du Centre justice et foi et de la revue Relations

La fragilité des institutions et des pratiques vouées à l’engagement social au sein de l’Église québécoise s’accentue et place les croyants engagés devant de nombreux défis.

Durant les années 1960, l’Église du Québec est interpellée de toutes parts. De l’intérieur, les nouvelles perspectives qu’ouvre le concile Vatican II exigent qu’elle remette en question ses pratiques institutionnelles, pastorales et ses modes de présence au monde. De l’extérieur, elle doit se situer dans le contexte du Québec engagé dans la Révolution tranquille, tout comme dans un contexte international qui appelle à une transformation radicale des rapports Nord-Sud.

 
En 1972, le remarquable document synodal La justice dans le monde et le rapport de la Commission sur les laïcs et l’Église (rapport Dumont) sont l’aboutissement de deux réflexions importantes réalisées au sein de l’Église et pointent dans la direction d’un aggiornamento majeur et indispensable. Ces documents insistent sur l’importance de l’engagement pour la justice comme exigence de la foi et invitent les chrétiens et les institutions ecclésiales à une présence signifiante au cœur du monde, à un engagement dans la quotidienneté et à la responsabilité sociale.
 
Quarante ans plus tard, force est de constater que l’engagement pour la justice n’est toujours pas une dimension transversale de l’Église québécoise et que les instances qui le portent s’appauvrissent de façon préoccupante. Les relectures bibliques et les nombreuses réflexions qui sont nées de ce secteur social au fil des ans ont peu circulé dans l’ensemble de l’institution ecclésiale. Elles n’ont pas nourri la foi des croyants et ne sont pas arrivées à enrichir les pratiques pastorales. L’engagement social était et reste marginal au sein de l’Église.
 
La perte d’institutions porteuses
Au cours des derniers mois, la fragilité des institutions vouées à l’engagement social et à une présence au monde dans l’Église catholique québécoise s’est accentuée avec la fermeture de Jeunesse du Monde, de Présence magazine ou encore du Centre Victor-Lelièvre à Québec. La réduction dramatique du financement accordé à Développement et Paix par l’ACDI, qui vient s’ajouter aux attaques pernicieuses de la droite catholique contre l’organisme, met aussi en danger une des expériences majeures de l’Église œuvrant à des transformations structurelles en vue d’une plus grande justice internationale.
 
Et combien d’autres groupes chrétiens progressistes sont de plus en plus en situation de survie, voyant leurs ressources financières réduites et leurs membres diminuer ou vieillir sans relève? Avec eux se trouvent aussi fragilisés les quelques espaces où les aspirations à une pleine égalité pour les femmes ont trouvé une résonance et sont parvenues à susciter des pratiques plus cohérentes et inspirantes.
 
Dans l’Église catholique des derniers siècles, les communautés religieuses ont joué un rôle prépondérant dans l’engagement social. Jusqu’à la Révolution tranquille, elles ont pu diriger de nombreuses œuvres sociales grâce à l’engagement de leurs membres, puis, elles ont choisi de soutenir financièrement de nombreux groupes communautaires. Même si les dons des communautés sont en décroissance depuis 1980, en 2009-2010, la partie de ceux passant par la Conférence religieuse canadienne représentait encore 2,5 millions de dollars et soutenait environ 10 % des groupes communautaires au Québec – des engagements qui sont progressivement réévalués dans plusieurs communautés en raison du vieillissement de celles-ci.
 
Même les œuvres que ces communautés ont créées sont fragilisées. Plusieurs sont déjà devenues des organismes communautaires autonomes qui n’ont plus de lien significatif avec la tradition chrétienne d’engagement social. D’autres sont passées sous la responsabilité de laïques et doivent relever le défi d’offrir des conditions de travail décentes et conformes aux valeurs de justice qu’elles promeuvent. L’affaiblissement du pôle social de l’Église est étroitement lié à la situation de décroissance vécue par les communautés religieuses traditionnelles et au peu d’intérêt que portent les nouvelles communautés – comme la Famille Myriam Bethléem ou Marie-Jeunesse – aux questions sociales, ces dernières privilégiant une posture de distance avec le monde.
 
Le secteur social s’est aussi appauvri à partir du désengagement institutionnel envers les mouvements comme l’Action catholique ou Jeunesse du Monde. L’Église a craint les pratiques novatrices et le radicalisme des analyses et des engagements privilégiés par les jeunes qui, peut-être, auraient pu permettre le fameux aggiornamento tant souhaité. Nous nous retrouvons ainsi privés d’institutions qui ont permis à de nombreuses personnes de vivre des expériences qui donnaient sens et actualisaient l’enseignement social de l’Église. Sans de tels mouvements, les chrétiens disposent de peu de lieux pour apprendre à lier la foi et la justice.
 
Une occasion de raviver la foi
Cette situation de fragilité nous met devant un chantier exigeant, celui de repenser nos pratiques et d’oser de nouvelles pistes. Si elle représente une chance, c’est celle de retirer nos œillères, de ne plus reporter les questionnements et de nous ramener à l’essentiel de notre expérience de foi.
 
Dans un monde où tout est souvent réduit à la seule valeur marchande, cet essentiel est d’abord de permettre la redécouverte d’une dimension transcendante de nos réalités. La reconstitution du lien social, profondément mis à mal par la culture néolibérale, ne peut se faire que sur cette nouvelle base. Il peut alors redevenir possible d’entendre la souffrance des autres et les quêtes de sens ou spirituelles, qui invitent à un engagement au cœur du monde.
 
Il faut aussi mieux faire connaître la richesse des traditions spirituelles dont la mouvance chrétienne sociale s’est nourrie mais auxquelles elle s’est très peu référée explicitement au cours des dernières décennies – la spiritualité de Claire et François d’Assise, les exercices dans la vie courante d’Ignace de Loyola et des pédagogies comme celle du Voir-Juger-Agir de l’Action catholique, par exemple. Les jeunes croyants engagés socialement aspirent à mieux connaître ces traditions de manière à nourrir en profondeur leurs engagements de solidarité. Cela est fondamental pour eux, ce qui, parfois, complexifie le défi que nous devons relever de nous redonner une mémoire collective, de trouver des moyens de partager l’histoire des luttes sociales dans lesquelles les chrétiens d’hier comme d’aujourd’hui s’engagent.
 
Depuis les années 1960, les chrétiennes et les chrétiens engagés socialement ont fait le choix de l’invisibilité pour exprimer une rupture profonde avec le mode de présence que l’Église institutionnelle avait eu dans la société québécoise. Malheureusement, on constate aujourd’hui que ce silence fait en sorte que seule une certaine parole de l’Église est médiatisée et qu’une bonne partie de la population n’a aucun repère pour comprendre les voix diverses et divergentes au sein de l’Église. Notre fragilité actuelle doit nous amener à reprendre une parole publique et à trouver les mots qui peuvent faire du sens pour nos contemporains.
 
Mais tout cela sera bien difficile à accomplir si nous perdons toutes nos institutions porteuses, car elles sont essentielles pour assurer une pérennité et une visibilité. Cette perspective nous place devant l’urgence de faire les choses autrement, en valorisant mieux la complémentarité de nos apports et en favorisant un rapprochement de certaines structures jusqu’à maintenant autonomes et indépendantes. Cela sera difficile, car chacun tient à sa spécificité et le dynamisme encore bien réel de nos groupes cache encore notre fragilité. Mais cela ne durera pas. Il nous faudra sous peu nous réorganiser. Cela est aussi vrai pour les œuvres des communautés religieuses mises au défi de revoir plus fondamentalement les rapports entre laïques, religieux et clercs afin de se resituer ensemble dans une situation de pleine égalité entre les femmes et les hommes, comme porteurs d’une même mission. Une nouvelle chance nous est offerte de faire vraiment Église autrement. Saurons-nous la saisir?
 
Emmaüs et l’espérance
La situation des chrétiens engagés socialement se compare à celle des disciples d’Emmaüs (Luc 24, 13-35) avançant sur la route, inquiets de la conjoncture et cherchant à comprendre ce qui allait arriver à leur communauté de foi et à leurs projets après la mort de Jésus. La réponse est venue de l’étranger qui faisait route avec eux, mais il a fallu un bon moment pour saisir l’espérance que faisait naître cette rencontre et les nouvelles voies qu’elle leur ouvrait.
 
Malgré les constats difficiles et les inquiétudes réelles que suscite l’appauvrissement des pratiques sociales des chrétiens, cette espérance plus forte que la désolation de la mort peut nous permettre de continuer à avancer malgré l’incertitude quant à l’issue possible. C’est d’ailleurs en référence à ce besoin de dire l’espérance avec des mots d’aujourd’hui que les groupes chrétiens engagés de Montréal se sont donné un espace commun qu’ils ont nommé la Commission Emmaüs.
 
Cette espérance, on peut la retracer tout au long de l’histoire du christianisme, au fil de multiples expériences qui témoignent de la préoccupation des chrétiens et de leurs institutions pour les réalités sociales et les personnes exclues. Cette préoccupation s’inscrit dans la foulée des textes bibliques, particulièrement des Évangiles qui présentent la relation avec les plus démunis et fragilisés au cœur de toute démarche de foi en Dieu, de toute quête spirituelle. Même à la marge, cette espérance reste vivante par la rencontre.

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