Relations Été 2023 / Dossier

L’autrice, écrivaine, conférencière et enseignante de philosophie au Cégep de Sherbrooke, a publié notamment le recueil de poésie jeunesse Colle-moi aux éditions de La courte échelle (2020)

Il y a plusieurs années, je tenais un blogue intitulé Les p’tits pis moé. J’y narrais des fragments du quotidien avec mes enfants, sorte de capture d’instants – souvent drôles, surtout avec le recul – de notre ordinaire. Il a eu une belle vie et on m’a souvent demandé, par la suite, si j’allais écrire des livres jeunesse, un jour. La réponse était catégorique et me sortait du ventre : non.

Non parce que ça m’effrayait, mais parce que c’était une responsabilité trop grande : tout d’un coup que mes mots encourageaient à la « délecture », qu’ils contribuaient à cette impression que « lire, c’est plate ». Le rapport des enfants à la lecture me semblait trop important, trop précieux, pour que je risque d’en briser quoi que ce soit.

Mais un jour est arrivée une offre de La courte échelle, celle de contribuer à leur collection de poésie, collection relancée un peu avant avec le souhait de rendre la poésie vivante et accessible aux plus jeunes. Il n’y a aucun univers où je me voyais dire « non » à La courte échelle et il y avait toutes mes craintes qui me tiraient pourtant vers cette réponse. J’ai tout de même dit « oui », notamment parce que je ne pouvais refuser une aussi belle occasion d’initier les plus jeunes à une forme littéraire que j’aime tant. C’est ainsi qu’est né Colle-moi.

Bien que j’aie dû travailler avec certaines contraintes, ce projet m’a surtout amenée à découvrir qu’écrire de la poésie pour les enfants, c’était vraiment plus facile que ce que je croyais. Les enfants sont poétiques, par essence : libres et chaotiques. Ils ne sursautent pas devant une image un peu singulière, elle leur paraît naturelle. Ils aiment les jeux de mots, les rimes, ce qui se répète. À force de donner des ateliers d’écriture – autant au primaire qu’au secondaire – j’ai réalisé la nécessité non seulement de s’adresser aux enfants de manière poétique, mais aussi de leur montrer que c’est un langage pour eux, qui leur est accessible et nécessaire. Parce que c’est celui des battements du cœur, de la vie pas toujours facile, mais aussi celui des jours lumineux. Dans leur solitude et leurs retranchements – parce qu’ils en ont –, ils ont besoin de véhicules pour faire circuler ce qui les habite, les ronge, les émeut. Lors de ces ateliers, je leur dis toujours que c’est une sorte de super pouvoir que de parvenir à créer un « objet beau » avec ce qui ne l’est pas nécessairement (la peine, la colère, etc.). Et ils sont nombreux à se saisir de l’occasion et à me renverser avec leur souffle naturel et leur capacité à nommer ce qu’ils vivent avec créativité, rythme et ressenti.

Jean-Pierre Tremblay, Vent solaire, 2015, œuvre tirée de la série L’art de la rouille
Jean-Pierre Tremblay, Vent solaire, 2015, œuvre tirée de la série L’art de la rouille

Je crois que cette aisance a à voir avec le fait que la poésie nous frotte à la vérité, nous y oblige : ciseler des émotions, des relations, parler de la mort ou de la vie, ça se fait moins bien si ça ne part pas d’un matériel sincère. Elle nous plonge dans la vulnérabilité, nous force à palper ce lieu où l’on peut être atteint, et nous somme de le révéler. Elle est également plus près d’un jeu qu’on ne pourrait le croire : bien que la poésie soit une recherche, elle est aussi un territoire d’essais, de compositions, de sons, d’effets. Elle est un espace dans lequel on peut tordre les règles, les contourner, en inventer de nouvelles, sans nécessairement être dans l’erreur ou devoir en avoir peur. C’est pourquoi il faut absolument l’offrir aux enfants à qui elle parle naturellement.

En fait, en toute transparence, je leur ai écrit comme j’écris aux adultes. Il y a une intelligence poétique dans les êtres. C’est un postulat qui m’anime et me permet de croire que la beauté des images, des rendus, des constructions peut atteindre un certain « tout le monde » parce qu’il a en lui tout ce qu’il faut pour le ressentir. Quelque part, écrire de la poésie, c’est faire confiance à cela. Quelque chose sera compris, reçu, et fera son chemin pour éclore au bon endroit.

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