Relations décembre 2010

Julia Posca

L’endettement forme la jeunesse

L’auteure, détentrice d’une maîtrise en sociologie à l’UQAM, est membre du Collectif d’analyse de la financiarisation du capitalisme avancé (CAFCA)

Si l’endettement croissant des jeunes est le fruit d’une culture consumériste, il n’est pas juste d’en appeler à leur sens des responsabilités et de la discipline budgétaire sans responsabiliser l’industrie financière qui le normalise, l’encourage et en profite.

« Avant les années 1960, le fait de recourir au crédit pour effectuer des achats ordinaires était un phénomène plutôt rare. L’opinion publique y était défavorable, car le crédit à la consommation était associé à une mauvaise gestion des affaires personnelles. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. Le crédit à la consommation fait désormais partie du mode de vie des Québécois. On emprunte généralement sans culpabiliser. […] Les gens apprécient mieux les avantages du crédit. […] Grâce au crédit, on n’est pas obligé de retarder la réalisation de certains projets comme l’achat d’une voiture, par exemple. » Cette introduction au crédit à la consommation, extraite d’un manuel d’économie pour les élèves de 5e secondaire, côtoyait une section sur les avantages de la planification budgétaire et une autre sur les dangers de l’endettement. Le cours d’économie a été retiré du programme en 2009 – après que celui d’économie familiale ait été aboli à la fin des années 1990. Et l’endettement chez les jeunes, lui, a depuis augmenté.

En octobre 2009, la Coalition des associations de consommateurs du Québec (CACQ) publiait les résultats d’une étude portant sur les habitudes et les connaissances des jeunes en matière de crédit à la consommation. Ceux d’entre eux qui possèdent en moyenne 1,5 carte de crédit ont admis, dans 75 % des cas, détenir une dette de moins de 1000 $. Cette donnée situe l’endettement moyen des jeunes de 18 à 29 ans à 1700 $. À ce chiffre, il faut cependant ajouter les autres dettes contractées. Selon les données de Statistique Canada, les jeunes adultes de moins de 35 ans cumulaient quant à eux une dette de 39,40 $ pour chaque tranche de 100 $ d’avoirs en 2005. De plus, on apprenait, dans une étude de l’Agence de la consommation en matière financière du Canada parue en août 2008, que six jeunes sur dix avaient contracté une dette, majoritairement un prêt étudiant ou un solde sur une carte de crédit. De ce lot, 36 % ont affirmé que la somme de leurs dettes dépassait 10 000 $ et 21 %, qu’elle était supérieure à 20 000 $. 37 % des jeunes admettaient ne pas avoir été en mesure de couvrir leurs dépenses pendant au moins un mois de l’année (proportion qui monte à 56 % dans le cas des jeunes parents).

L’endettement, un problème individuel?

Les organismes concernés concluent généralement que c’est le peu de connaissances en matière de consommation de produits financiers qui est à la source de cet endettement élevé. Plusieurs comme l’Association des banquiers canadiens travaillent ainsi à rehausser le niveau de « littératie financière ». La campagne « Dans la marge jusqu’au cou » de la CACQ vise, par exemple, à informer les jeunes sur les façons de consommer de manière plus raisonnable, c’est-à-dire à la hauteur de leurs moyens. Les responsables de cette initiative suggèrent aussi que si les jeunes sont endettés, c’est parce qu’ils ont tendance à surconsommer. Leur utilisation irréfléchie du crédit les conduirait à l’endettement, voire au surendettement. Contre cette tendance, on leur adresse des messages qui tiennent lieu d’objectifs : « Me rebrancher sur mes besoins réels », « Mieux me connaître comme consommateur ». En bref, on attribue la responsabilité du problème presque strictement aux jeunes et, dans un deuxième temps, on cherche à faire d’eux de meilleurs consommateurs, mais de meilleurs emprunteurs aussi!

Loin d’être un phénomène typiquement « jeune », l’augmentation de la dépendance envers le crédit peut être vue comme une conséquence de la financiarisation de l’économie qui, depuis la fin des années 1970, s’est faite au détriment des ménages de la classe moyenne, tous âges confondus. Or, les jeunes ont peut-être un « rôle » plus important qu’il n’y paraît dans ce qu’il faut qualifier de système d’endettement, système qui est le parfait corollaire de la montée fulgurante du pouvoir des acteurs financiers dans les sociétés capitalistes.

La discipline sociale de l’endettement

En 2007, l’Aide financière aux études montrait, dans son Enquête sur les conditions de vie des étudiants, que l’endettement total moyen des bénéficiaires était de 9846 $, contre seulement 1985 $ pour les non-bénéficiaires (alors que le revenu brut moyen des répondants s’élevait à 11 895 $, soit environ trois fois moins que la moyenne du Québec). D’aucuns trouveront peut-être qu’il s’agit-là d’un endettement raisonnable. Pourtant, il faut reconnaître qu’en normalisant le recours au crédit, le système d’aide financière a par la même occasion rendu légitime le clivage entre les étudiants aisés et les moins bien nantis.

Si l’on souhaite s’attaquer à l’endettement préoccupant des jeunes, il faut alors se questionner sur ce qui le rend acceptable aux yeux de la majorité. Pour reprendre l’exemple des études post-secondaires, il n’est plus rare d’entendre qu’il y a un prix à l’éducation. Conséquemment, c’est à celui ou celle qui choisit de s’éduquer que devrait revenir le fardeau de financer ses études. L’aide financière permet ainsi à ceux qui n’en ont pas encore les moyens de se « procurer » rapidement l’éducation qu’ils désirent. C’est donc parce que l’on est dans une « économie monétaire » selon laquelle la valeur de chaque chose s’exprime par son prix que le financement à crédit de l’éducation passe pour une pratique normale.

On touche ici au fondement de la légitimité de l’endettement, qui réside dans ce qu’on pourrait appeler la culture consumériste. En Occident, la consommation constitue une manière pour l’individu d’exprimer son identité et de se différencier de ses pairs. Ceci est d’autant plus vrai pour les adolescents et les jeunes adultes, et ce, peu importe leur condition économique. Dans ces circonstances, il semble normal pour les consommateurs de se procurer à crédit les biens et les loisirs qui les rapprocheront du statut social convoité. Cela nous permet-il de saluer les avantages du crédit? Tout porte plutôt à croire que cumulé à une utilisation abusive du crédit, ce désir de reconnaissance sociale peut se transformer en un cocktail explosif. Dans son documentaire Maxed Out (titre qui signifie en français : qui a atteint sa limite de crédit), le réalisateur James Scurlock s’est entretenu avec deux mères dont les enfants n’ont trouvé comme solution au surendettement que de s’enlever la vie. Les deux avaient été sollicités par des institutions bancaires alors qu’ils entraient à peine au collège et qu’ils étaient sans emploi. L’un deux posséda jusqu’à douze cartes de crédit. Il confessa à sa mère qu’il considérait sa vie comme un échec. Certes, il s’agit-là de cas extrêmes, mais qui révèlent de façon sordide la relation étroite entre l’estime de soi et la réussite économique, de même que la fonction qui échoit à la consommation dans ce contexte.

Il ne fait pas de doute que les connaissances limitées des jeunes en matière de crédit (taux d’intérêt, échéances, concept du paiement minimum, etc.) en font des proies faciles, et bien sûr des clients rentables pour les institutions financières. En outre, l’endettement est souvent qualifié à raison de « spirale » parce qu’il est fréquent d’emprunter pour d’honorer une dette plus ancienne. En offrant du crédit facile aux jeunes, on les entraîne dans cette spirale au détriment de leur santé financière et, on l’a vu, de leur santé tout court. Pour garder la tête hors de l’eau, il faut donc financer son endettement. Le travail salarié, qui servait à soutenir la consommation, devient une nécessité pour celui qui doit rembourser ses créanciers. En ce sens, l’endettement agit comme un puissant mécanisme de disciplinarisation, d’autant plus efficace qu’il est mis en place et intériorisé à un jeune âge. Ceux qui ont dû s’endetter afin de financer leurs études ressentent d’ailleurs rapidement le poids de cette discipline.

Certes, les jeunes pourraient être mieux instruits quant aux risques de l’endettement. À cet égard, réintroduire le cours d’économie dans les écoles secondaires serait certainement un pas dans la bonne direction – plutôt que d’y organiser des ateliers de simulation boursière. Mais ce ne serait qu’une manière de limiter les dégâts. S’attaquer au problème de l’endettement comme s’il était la conséquence d’un manque d’éducation équivaut, tout compte fait, à un refus de remettre en question le modèle culturel dont dépend notre système économique. Car distinguer le surendettement de l’endettement raisonnable, c’est aussi cautionner le besoin de consommer, peu importe la finalité de cette consommation et les conditions qui la rendent possible. D’autre part, en blâmant les jeunes pour leur insouciance, on déresponsabilise l’industrie financière, celle-là même qui a pourtant tout intérêt à ce que ses clients s’endettent. Ce qui apparaît cette fois-ci comme une manière de consentir à ce qu’on pourrait qualifier de nouvelle norme de l’endettement.

Vivre à  crédit

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend