Relations mai 2012

Notre démocratie : fiction ou réalité?

Maxime Ouellet

L’emprise de la démocratie-marché au Québec

L’auteur, qui cosigne le livre Université Inc. (Lux, 2011), est professeur associé à l’École des médias de l’UQAM

La capacité de limiter la dynamique néfaste de la croissance économique illimitée, privilégiée par les élites du Québec Inc., est au fondement de la démocratie.

Analysant dans les années 1960 le projet d’indépendance du Québec, le sociologue Marcel Rioux concevait la possibilité qu’il aboutisse à un Québec indépendant qui combinerait à la fois socialisme autogestionnaire et démocratie participative (voir La Question du Québec, 1969). S’inspirant des mouvements de libération nationale et de décolonisation, le projet d’indépendance du Québec devait ainsi réaliser l’idéal d’autonomie tel que formulé dans la démocratie athénienne, autonomos signifiant en grec « se donner par soi-même sa propre loi ». Si cette volonté d’autonomie était au cœur du projet indépendantiste québécois de l’époque, force est de constater qu’elle a laissé place à la domination de la loi de la valeur chez l’élite politico-économique actuelle, dont l’expression politique est la démocratie-marché. Le slogan du Parti libéral lors des élections de 2008, « L’économie d’abord, oui! », résume à lui seul la synthèse économiciste du projet de modernisation du Québec.

Or, quand l’économie domine, c’est l’idéal d’autonomie politique au fondement du projet démocratique moderne qui se dissout. L’autonomie politique consiste principalement à instituer des valeurs communes qui incarnent un certain idéal de la « vie bonne ». Or, l’économie ne repose sur aucune autre valeur socialement instituée que la loi de la valeur, c’est-à-dire la production pour la production et l’accumulation de l’argent pour l’argent. Dans le contexte d’une domination généralisée de l’économie, c’est la valeur qui s’institue comme norme centrale de régulation de la pratique sociale. Il ne faut donc pas s’étonner de voir se multiplier dans l’actualité quotidienne des nouvelles scandaleuses portant sur la corruption des partis politiques, la collusion, le copinage, l’emprise des firmes privées sur nos gouvernements et le bradage de nos ressources naturelles au profit des multinationales étrangères. Ces phénomènes ne sont que les symptômes d’un malaise plus profond inscrit au cœur de l’imaginaire capitaliste fondé sur la domination irréfléchie de la nature en vue de la croissance illimitée, pour reprendre la thèse du philosophe Cornelius Castoriadis.

Au Québec, non sans une résistance qui réussit à entraver le processus (pensons au discrédit qui entache les partenariats public-privé, par exemple), nous en arrivons ainsi à une nouvelle étape où il s’agit de privatiser les sphères de l’activité sociale qui n’avaient pas encore été soumises à la loi de la valeur. À titre d’exemple, l’Accord économique et commercial global en négociation entre le Canada et l’Union européenne n’est ni plus ni moins qu’une charte des droits et libertés des investisseurs visant à protéger quasi constitutionnellement toute forme d’intervention politique dans l’économie. Ce néo-constitutionnalisme dépossède les peuples du peu qu’il leur reste de leur capacité à agir en commun pour se donner leurs propres lois. Les représentants de notre classe politique tendent ainsi à ressembler à de vulgaires voyageurs de commerce dont le rôle principal consiste à vanter les vertus du « Québec comme marchandise » pour attirer le capital étranger.

Un monde à son image…
La puissance de l’élite réside non seulement dans le contrôle économique et politique, mais surtout dans sa capacité de contrôler cet imaginaire social. Sa puissance se concrétise lorsqu’elle parvient à « façonner un monde à son image », comme le soutenaient Marx et Engels, dans Le Manifeste du Parti communiste. Le type d’individu façonné par le régime de la démocratie-marché est le citoyen-consommateur. Il utilise les libertés que la société de marché et de consommation lui confère afin de s’adonner à des activités fondamentalement inoffensives, comme consommer et regarder la télévision.

Comme aux États-Unis, le citoyen-consommateur se représente ici comme un membre de la classe moyenne, et la moyenne c’est le socle sur lequel repose la démocratie-marché. Gilles Châtelet résume admirablement l’équation qui légitime les démocraties-marché : « Marché = Démocratie = Majorité d’hommes moyens ». Dans la démocratie-marchés, la « vie bonne » a pris l’allure d’un slogan publicitaire, et le bonheur est une idéologie désormais quantifiable. Il se mesure sous la forme d’écrans plasma, de iPod, de maisons préfabriquées en banlieue, de Power Centers, de voyages tout inclus dans le Sud ou de spectacles d’humoristes qui dissertent sur les vertus de leur thermopompe et de leur 4X4. Dans les démocraties-marchés, le politicien aguerri, soucieux de sa réélection, sait qu’il doit offrir aux gens ce qu’ils veulent : des gadgets que la logique de consommation programmée leur ordonne de désirer. Comme le souligne Fredric Jameson : « […] le marché en tant que concept a rarement quelque chose à faire avec le choix ou la liberté, qui sont déterminés à l’avance pour nous, qu’il s’agisse de nouveaux modèles de voitures, de jouets ou de programmes de télévision : assurément nous faisons un choix parmi ces éléments, mais il est difficile d’affirmer que nous avons eu notre mot à dire en faisant un choix véritable. Donc l’homologie avec la liberté est au mieux une homologie avec la démocratie parlementaire de type représentatif qui est la nôtre[1]. »

Est-il nécessaire de rappeler qu’un individu ne peut être libre que s’il participe à l’élaboration de la loi? En effet, c’est au moyen de la délibération dans l’espace public que se manifeste la possibilité de réaliser les libertés individuelles et collectives, lesquelles sont en soi indissociables. Dans la mesure où l’espace public au Québec est colonisé par deux empires â”? Power Corporation et Quebecor â”?, la délibération et l’argumentation réflexive laissent place à une série de slogans, de clichés et d’informations-spectacles qui confortent le citoyen-consommateur dans ses préjugés ou dans une passivité cynique face au politique.

Comment sortir de la démocratie-marché?
Le projet de modernisation du Québec nous a entraînés dans un cercle vicieux dont nous ne semblons plus en mesure de sortir. Si le consensus qui a prévalu jusqu’aux années 1980 était que la justice sociale était une alliée de la croissance, aujourd’hui, l’idée qui fait désormais figure de préjugé populaire est que pour se payer des services sociaux, « il faut soulager les entraves au Capital ». Cela sans voir que ce « sauveur » est souvent derrière le siphonage et le détournement des recettes publiques qui manquent pour assurer le bien commun. Dans le contexte actuel de crise économique où la croissance n’est plus au rendez-vous, de nombreuses voix s’élèvent pour manifester leur indignation, sans toutefois être en mesure d’ouvrir un espace de possibles face à un horizon politique qui apparaît de plus en plus bloqué. Une certaine gauche contemporaine se contente d’adopter une position défensive : elle s’oppose à la disparition des acquis sociaux, mais ne propose pas réellement de programme alternatif. Si ce type de revendication est louable, il laisse toutefois en suspens la question d’un nécessaire dépassement de l’État-providence. Pour paraphraser Slavoj Zizek, il n’est plus possible de vouloir le capitalisme sans les effets néfastes du capitalisme.

L’impasse politique dans laquelle nous sommes se manifeste dans l’incapacité de penser un au-delà de la démocratie-marché et de la dynamique de croissance économique aveugle. Que faire devant cette impasse? Il s’agit de reconnaître le caractère profondément obsolète et destructeur de notre mode de vie fondé sur le travaillisme, le productivisme et le consumérisme. C’est seulement à cette condition qu’il sera possible d’envisager une transformation des rapports sociaux qui permettra de faire en sorte que le politique subordonne l’économie. En reconnaissant que l’économie est une création imaginaire qui s’érige en tant qu’instance souveraine de la société, nous pourrons alors interroger le caractère « pseudo-rationnel » de la rationalité économique, à la manière de Castoriadis, qui questionne ses fondements et ses finalités : « Tout est effectivement subordonné à l’efficacité – mais l’efficacité pour qui, en vue de quoi, pour quoi faire? La croissance économique se réalise; mais elle est croissance de quoi, pour qui, à quel coût, pour arriver à quoi? » (L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1975, p. 241). Nous serons en mesure alors de nous poser les questions politiques fondamentales.

Il est donc urgent de reconnaître que les pouvoirs financiers et économiques globalisés, qui propulsent une dynamique de croissance illimitée sur laquelle nous n’avons aucune prise politiquement, engendrent une forme d’« hétéronomie collective ». Or, le fondement de l’autonomie en politique, et de la démocratie, repose sur la capacité de poser des limites face à la démesure de la dynamique de croissance illimitée. À l’élite politico-économique qui souhaite « attirer les investisseurs », il faudrait rappeler les mots de Marcel Rioux qui, parlant du Québec des années 1960, se plaisait à citer Trotsky qui disait des nations les moins développées qu’elles avaient le « privilège du retard historique ». Ce privilège, nous sommes en train de le sacrifier en nous lançant aveuglément dans la voie de la croissance illimitée et du bradage de nos ressources collectives. Rioux avait souligné le danger de sacrifier notre propre culture en s’engageant sur le terrain des Américains afin de « briller parmi les meilleurs ». Le risque étant de devenir une pâle copie de la société américaine, comme l’était déjà le Canada anglais.

Devant cette impasse, ne serait-il pas temps de reprendre l’ancien slogan « Socialisme et indépendance », qui était au cœur du projet d’indépendance des années 1960? Aujourd’hui, devant l’ampleur de la catastrophe écologique qui pointe à l’horizon et la barbarie vers laquelle nous pousse la crise économique, ce slogan devrait être reformulé : « Écosocialisme et indépendance ».




[1] « Postmodernisme et marché », Multitudes (webmagazine), 1992.

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