Relations mai-juin 2020

André Beauchamp

L’Église catholique face aux abus sexuels sur des mineurs – Marie-Jo Thiel

On parle beaucoup des abus sexuels commis par des religieux et des prêtres sur des mineurs : dans les pensionnats autochtones mais aussi dans des collèges, des paroisses, des camps pour jeunes. Autrefois, on savait vaguement qu’il se passait des choses mais on n’en disait rien. Si un enfant se plaignait ou dénonçait quelqu’un, on ne le croyait pas et l’enfant finissait par se croire coupable du délit. Il était si invraisemblable qu’un religieux ou un prêtre apparemment saint et rempli d’autorité puisse faire cela ! L’Église, de son côté, cherchait à cacher les choses pour éviter le scandale et ne pas ternir son image. Il fallait d’abord et avant tout protéger l’institution et couvrir l’agresseur, au prix de l’occultation ou de la négation de la souffrance des victimes.

Mais le temps du silence et du déni est terminé. Depuis une bonne vingtaine d’années, la lumière se fait sur de nombreux cas d’abus de mineurs au sein de l’Église catholique au Canada, aux États-Unis, au Chili, en Australie, en France, en Irlande et en Italie, notamment. Un jour, on saura aussi ce qui se passe ailleurs, en Asie, en Afrique, dans d’autres pays d’Amérique latine. Des abus, direz-vous, il y en a partout : dans les milieux sportifs, médiatiques et dans celui des affaires. Mais dans une Église si sévère à l’égard de la sexualité, qui prétend à la sainteté et veut « laver plus blanc que blanc », il y a de quoi être effrayé. Une étude américaine, citée dans ce livre, avance le chiffre de 6,5 % de prêtres abuseurs (p. 273).  Il ne s’agit pas simplement d’individus malades, de pervers désaxés. Il y a bel et bien un effet de système.

C’est à cette réalité complexe et difficile que s’attaque l’auteure de cet essai critique, Marie-Jo Thiel, qui est médecin, professeure d’éthique à la Faculté de théologie de l’Université de Strasbourg, présidente de l’Association européenne de théologie catholique – et j’en passe. Elle nous offre un ouvrage complet, très documenté, solide à tous points de vue : médical, psychologique, juridique, éthique, théologique. C’est un livre de référence incontournable.  Il comporte  huit chapitres qui ont pour titre : « Des éléments d’histoire », « État des lieux et définitions », « La justice », « Le mineur victime », « Les auteurs d’agression sexuelles », « Abus sexuels dans l’Église catholique. Les faits », « Analyse des causes. Questions éthiques et théologiques », « Prévenir, former, veiller, prendre soin ».

Le chapitre 4 m’a particulièrement touché. Il qui présente le cas d’un mineur victime dont on ignore ou méprise la souffrance psychique et la blessure à long terme. L’auteure montre comment il est délicat et difficile d’obtenir une confidence d’enfant alors que notre premier souci devrait être de prendre soin de la victime.

Le chapitre 7 sur l’analyse des questions éthiques et théologiques est également très bien étayé. L’auteure montre comment la construction du modèle sacerdotal, sa sacralisation, le célibat imposé aux prêtres, l’exclusion et le mépris de la femme mènent directement au cléricalisme, à la division d’une Église en deux clans (les clercs et les autres) ainsi qu’à l’abus de pouvoir.  Elle cite le pape François : « il faut aller plus loin. Il serait irresponsable de notre part de ne pas approfondir en cherchant les racines et les structures qui ont permis à ces événements concrets de se produire et de se perpétuer » (p. 498).

À plusieurs occasions, Marie-Jo Thiel évoque la lassitude des femmes engagées en Église surtout sur ces questions, qui se heurtent partout au secret, au refus de livrer l’information, à la résistance passive des autorités. Le système ne veut pas changer et cherche encore à cacher, à nier et à pointer du doigt des coupables qui sont tantôt l’air du temps, tantôt le « lobby homosexuel ». Or, il n’y a pas de réforme possible sans la recherche d’une Église collégiale où la femme aurait vraiment sa place. Il faut dire que sur ce point la figure de Jean-Paul II n’est pas glorieuse. Le pape François semble bien seul et la route sera longue.

À mon sens, ce livre doit être lu et discuté par tous les évêques, les responsables de services et les responsables de communautés, y compris les curés et les équipes paroissiales, à la fois pour faire cesser les abus et protéger les victimes, mais surtout pour mettre en œuvre une autre manière de faire Église. Dans ce contexte, Marie-Jo Thiel conclut son livre en rappelant que l’avenir passe par une Église humble et vulnérable qui s’est dépouillée « du pouvoir et de la puissance pour revêtir le tablier de service » (p. 668).

L’Église catholique face aux abus sexuels sur des mineurs
Marie-Jo Thiel

Montréal, Novalis, 2019, 713 p. 

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