Relations Automne 2023 / Culture

Par-delà l’effondrement

Mouloud Idir

L’égalité ou rien pour le peuple de Palestine

Israël-Palestine, la solution : un État

Ghada Karmi
Paris, La Fabrique, 2022, 168 p.

Palestinienne établie en Angleterre, l’universitaire Ghada Karmi ne se fait plus d’illusions quant à l’éventualité qu’un État palestinien viable, qui serait autre chose qu’un ensemble de bantoustans, voie enfin le jour. Même s’il n’a pas été totalement exterminé, le peuple palestinien n’en demeure pas moins, en majorité, contraint à l’exil et à l’encampement. Cela ne permet aucune égalité ou solution juste dans le contexte actuel. Selon l’autrice, il n’est pas exagéré de dire qu’Israël s’appuie sur un contrat racial.

Karmi montre bien dans ce livre qu’une solution à « deux États », longtemps perçue comme le « mieux que nous puissions espérer » (p. 67), ne tient pas la route. L’expansionnisme israélien est tel, aujourd’hui, qu’à peine 20 % de la Palestine historique reviendrait au peuple de Palestine si la solution binationale était appliquée. D’ailleurs, à ses yeux, compte tenu de l’inégalité des forces en présence, la répartition du territoire découlant des négociations d’Oslo aura été, en somme, une façon de normaliser un état de fait colonial. Rappelons au demeurant que les accords d’Oslo n’intégraient pas l’enjeu capital du droit au retour des personnes réfugiées, qui sont près de 6,5 millions selon l’ONU.

En dépit de sa grande supériorité militaire et technique et de ses puissants alliés, Israël n’a jamais pu établir un traité de paix susceptible de lui assurer une « existence normale et paisible » (p. 14). Sur ce plan, l’argument de fond avancé par Karmi se résume à dire que la véritable raison de l’échec du « processus de paix » est la volonté sioniste de créer et de maintenir — dans une logique de privilège colonial — une majorité juive dans « un pays appartenant à des non-juifs » (p.15). Ces éléments sont bien expliqués dans le premier chapitre, « Le problème du sionisme », qui aborde la question des offres de paix sionistes dénuées de toute visée d’égalité et de justice.

Le quatrième chapitre, « Un seul État », explique pour sa part les contours de la solution qui consisterait à établir sur le territoire un seul État démocratique. Pour Karmi, cette « solution à un État » prévoirait la création d’une seule entité institutionnelle israélo-palestinienne, dans laquelle les deux peuples vivraient ensemble, sans frontière ni partition injuste. Il s’agit, selon elle, de la voie à privilégier pour traiter équitablement les nombreux enjeux entourant la question de la paix dans un cadre équilibré : la terre, les ressources, le statut de Jérusalem, la question des personnes réfugiées, etc. Très riche historiquement, le livre de Karmi fait valoir que le binationalisme ne rime pas automatiquement avec un projet démocratique d’égalité citoyenne, celui-ci devant être fondé sur « le principe d’un droit de vote par tête et des droits égaux pour tous », et sur « une citoyenneté individuelle sans aucune limite de race, de religion ou de genre » (p. 82).

Pour finir, soulignons l’importance des pages de ce livre consacrées aux défis que pose le projet de fonder un État démocratique égalitaire sur ce territoire. Le premier consiste à persuader un peuple jouissant d’importants privilèges et animé d’un sentiment de supériorité de les abandonner pour un avenir à co-construire. Comment un tel peuple, minoritaire à travers son histoire et dans toutes les sociétés où il a vécu et qui se trouve pour la première fois en position dominante et majoritaire, pourrait-il renoncer à ce statut pour redevenir une partie dans un ensemble ? Le problème est aggravé, selon l’autrice, par le fait qu’Israël ne s’est jamais considéré autrement que comme une nation occidentale, ne montrant aucun réel désir de faire partie d’un ensemble géoculturel arabo-musulman, ce qui serait le cas s’il se joignait à la Palestine (p. 116). Il n’y a pas plus décolonial, somme toute, qu’une perspective soustrayant le destin des Juifs à une posture d’intermédiaire du projet colonial et impérial occidental. C’est le grand mérite de ce livre que de dire ce genre de choses sans ambiguïté.

Par-delà l’effondrement

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