Relations mars-avril 2016

Yves-Marie Abraham

L’économie du partage est l’une des nouvelles ruses du capitalisme

L’auteur est professeur à HEC Montréal
 
 
Comme les notions de « développement durable », de « finance éthique » ou d’« entrepreneuriat social », les expressions « économie du partage » et « économie collaborative » sont des oxymores à l’aide desquels nous tentons de nous convaincre que les contradictions de notre civilisation peuvent être dépassées sans rien changer d’essentiel à notre façon de vivre ensemble. En l’occurrence, elles semblent suggérer que nous aurions enfin trouvé le moyen de nous enrichir tout en respectant les valeurs d’égalité et de fraternité qui sont censées être au fondement de nos sociétés. Plus de 200 ans après la publication de L’enquête sur les causes et la nature de la richesse des nations par Adam Smith, la vieille promesse du libéralisme économique serait ainsi sur le point de s’accomplir. Alléluia !
 
Qui partage quoi ?
Mais de quel partage est-il question ici ? Pas de celui du capital en tout cas. De ce côté, la tendance est plutôt à la surconcentration. S’il y a tendance au partage, elle ne s’observe que du côté de la classe laborieuse, que l’on voit de plus en plus fréquemment renoncer à l’usage exclusif du peu de biens qu’elle possède (logement, véhicule, connaissances, biens culturels, informations personnelles, temps de loisir…) ou de biens qu’elle aurait pu posséder.
 
Comment comprendre la prolifération de telles pratiques, qui font le succès des Airbnb, Couchsurfing, Uber, Wikipédia ou encore Facebook ? Pour certaines d’entre elles, il se pourrait qu’elles ne soient qu’une forme d’adaptation à la dégradation des conditions matérielles d’existence suscitées par les politiques néolibérales et « austéritaires » des dernières décennies. Il s’agirait en somme de faire de nécessité vertu. Mais il est possible également que ces pratiques soient, en partie au moins, l’expression d’un besoin fondamental de l’être humain, celui de vivre avec et pour les autres. Frustré par 40 ans d’un néolibéralisme qui n’a donné droit de cité qu’au « désir d’être soi et pour soi », comme le souligne avec force l’économiste Jacques Généreux, ce besoin trouverait dans ces formes de partage une façon de se satisfaire tant bien que mal.
 
Quels que soient leurs motifs, ces pratiques représentent, du point de vue capitaliste, un remarquable potentiel de valorisation du capital. La stratégie consiste ici à organiser, susciter et faciliter toutes sortes de partages, dont certains sont déjà existants. Ensuite, il s’agit de vendre tantôt l’accès au service que l’on a organisé – c’est le modèle Uber ou Airbnb –, tantôt le produit ou le sous-produit de l’activité des usagers de ce service – c’est le modèle de Facebook ou de Google. Dans le premier cas, on évite entre autres le risque d’investir dans de lourdes infrastructures (de transport ou d’hôtellerie, par exemple). Dans le second cas, on évite d’avoir à embaucher des salariés pour produire des contenus ou récolter des données pertinentes. Il y a bien « économie du partage », au sens où le fait de partager des biens, des services ou des connaissances devient en soi source de profits.
 
Un nouveau servage ?
On nous fera remarquer sans doute que certaines réalisations de « l’économie collaborative » échappent à la récupération capitaliste. C’est le cas notamment de ces dispositifs de partage de savoirs ou de biens culturels qui bénéficient de la protection des licences libres interdisant ou limitant la marchandisation. Certes, mais comment ne pas voir aussi à quel point ce partage est inégal et contribue à creuser l’écart entre les possédants et les autres ? Tandis qu’une petite bourgeoisie pleine de bonne volonté offre de son temps pour partager gracieusement le capital culturel qu’elle a accumulé (en participant au co-développement de Wikipédia ou d’un logiciel libre, par exemple), la très grande bourgeoisie ne partage rien du tout et accède gratuitement à toutes sortes de richesses « immatérielles », difficiles à extraire, en principe, et dont « l’économie du savoir » fait son miel.
 
La seule économie du partage qui vaille est celle qui repose sur le principe du commun. Mais ce principe n’est juste que s’il s’applique à tout ce qu’il nous faut pour vivre. Sinon, il risque de n’être finalement qu’un autre moyen pour les plus riches de tirer profit du peu de biens dont disposent les moins riches et de continuer à faire ainsi l’économie du vrai partage.



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