Relations mars-avril 2016

La résistance, impératif de notre temps

Émilie Daudey

L’économie collaborative, une nouvelle donne qui appelle de nouvelles réglementations

L’auteure est chef de projet au Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CRÉDOC), à Paris
 
 
À l’instar de l’Internet des premières années, l’économie collaborative est souvent entourée d’un halo idéaliste et utopiste : ses nouvelles pratiques recréeraient du lien entre les gens, amélioreraient l’état de la planète, offriraient une réponse aux nombreuses crises liées au modèle capitaliste hérité des XIXe et XXe siècles, voire en annonceraient carrément la fin si l’on se fie à l’essayiste américain Jeremy Rifkin. D’autres voix, moins nombreuses mais de plus en plus répandues, dénoncent au contraire ces discours et pratiques comme étant un phénomène de mode destiné à améliorer l’image des acteurs d’un secteur bâti sur une forme de concurrence déloyale faite aux entreprises traditionnelles et qui pousserait à la monétarisation de tous les aspects de la vie quotidienne auparavant à l’écart du marché.
 
Au fond, une grande part de cette discorde provient d’un manque criant de définition précise et partagée du concept d’économie collaborative.
 
Une multiplicité de pratiques
Sous le terme d’économie collaborative ou d’économie du partage se cachent en effet d’innombrables initiatives se multipliant chaque jour et qui, a priori, n’ont rien à voir entre elles. Qu’ont donc en commun le covoiturage, le partage d’outils entre voisins, la location de son appartement à un visiteur de passage, la vente de biens usagés, le sociofinancement d’un court-métrage, ou la contribution à une encyclopédie libre ? La réponse est simple : c’est l’échange entre particuliers ou entre pairs, la volonté plus ou moins consciente de sortir d’une relation pyramidale et très hiérarchisée des échanges, et ce, le plus souvent, grâce à Internet. Mais pour le reste, c’est-à-dire l’ensemble des atours dont on affuble l’univers collaboratif (rendre la société meilleure, réduire le gaspillage des ressources, participer à un projet commun, sortir du consumérisme, créer de nouveaux liens sociaux, etc.), ils sont loin d’être partagés d’un bout à l’autre du spectre des initiatives collaboratives. Si plusieurs sont sans but lucratif et visent notamment à créer des échanges non marchands, d’autres profitent du flou conceptuel pour faire du « collaborative-washing », c’est-à-dire tirer profit de l’image vertueuse que peut avoir l’économie du partage.
 
En effet, si les échanges de savoirs sur Wikipédia ou de recettes sur Marmiton peuvent être considérés comme le fruit d’une volonté de « partager » avec ses semblables, à l’inverse, louer un logement à un touriste pour 100 dollars la nuit sans le rencontrer est, pour l’offreur, ni plus ni moins qu’un moyen d’accroître ses revenus et non un acte communautaire ou altruiste. D’ailleurs, le grand public ne s’y trompe pas : selon une enquête menée par le CRÉDOC en France, le premier moteur de l’économie collaborative, c’est la possibilité d’améliorer son pouvoir d’achat (67 % des réponses), bien avant la possibilité de rencontrer des gens, de nouer des liens (47 %), de protéger l’environnement (30 %), de contribuer à rendre la société meilleure (25 %) ou d’agir au niveau local, près de chez soi (15 %). On est donc loin des valeurs revendiquées par les pionniers du collaboratif et par les think tanks de l’économie collaborative, et davantage dans une logique visant à pallier une érosion du niveau de vie.
 
Un modèle à réglementer
Par ailleurs, les leaders du secteur (Airbnb, Uber, Kijiji…) sont clairement entrés en concurrence – déloyale, selon certains – avec les acteurs traditionnels des secteurs économiques dans lesquels ils interviennent. Et comme leurs nouveaux modèles économiques sont arrivés sur le devant de la scène en seulement quelques années, les gouvernements, le système de justice et les entreprises n’ont pas encore pu répondre convenablement à tous les problèmes règlementaires soulevés. De nombreux procès sont en cours dans ces secteurs et montrent des failles législatives : comment mieux informer et défendre l’usager en cas de tromperie ? Comment réguler de manière équitable pour tous le recours à des travailleurs indépendants, notamment dans le cas d’Uber ? En imposant des salaires fixes, des charges sociales ? Et comment intervenir pour protéger la réputation en ligne des internautes : peut-on contester un avis émis par une autre personne sur une plateforme collaborative ? Quelle protection accorder aux données personnelles ? Etc.
 
Ainsi, si l’essor du collaboratif ne fait plus de doute aujourd’hui, ses effets sur la société sont en grande partie entre les mains du législateur : mal encadré, le collaboratif pourra être synonyme de précarité et d’un réel « dumping social ». Bien régulé et mis sur un pied d’égalité avec les formes plus traditionnelles d’échange, il peut au contraire être une bonne réponse à diverses aspirations de nos sociétés, dont les plus emblématiques sont : donner plus de place à l’initiative individuelle, assouplir certains rapports hiérarchiques et prendre en compte l’enjeu environnemental.

La résistance, impératif de notre temps



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