Relations mars-avril 2017

Violences : Entendre le cri des femmes

Pierrot Péladeau

L’école doit former au numérique : la poursuite du projet démocratique en dépend

L’auteur, généraliste de l’évaluation sociale de systèmes d’information, est chercheur invité et formateur chez Communautique
 
 
Depuis le rapport Parent, le Québec offre à tous l’accès à l’éducation. Chauffeur de taxi ou éducatrice en garderie, bon nombre d’entre nous pouvons lire un projet de loi ou une politique nous concernant, puis en débattre avec collègues, spécialistes, députés et concitoyens. Voilà un précieux acquis démocratique (malgré un nombre inacceptable d’analphabètes).
 
Or, l’embryonnaire âge numérique requiert que nous élargissions notre littératie et notre culture générale commune, sous peine d’aliénations individuelles et collectives.
 
Car qu’advient-il lorsque la régulation sociale peut désormais s’écrire dans des langues inintelligibles ordonnant les opérations microscopiques de machines et de réseaux, et est conçue par une nouvelle classe professionnelle au sein d’instances inédites, souvent à l’étranger ? Illustrons.
 
Quand le code fait loi et la démocratie naufrage
Au tournant du siècle à Québec, quelques technocrates et entrepreneurs firent croire à trois ministres de la Santé successifs, puis ces derniers à leur Conseil des ministres et ensuite à la population, qu’il n’y avait d’autre alternative aux dossiers de patients en papier que la création d’une carte d’identité à microprocesseur… inutile sans la numérisation préalable des dossiers et inadaptée pour certains patients.
 
Une supercherie aussi grossière aurait été inconcevable si l’école nous initiait autant aux enseignements d’Alan Turing qu’à ceux d’Euclide, Darwin, Newton ou Einstein. Il nous serait alors devenu évident que l’informatique n’impose jamais une solution unique. Turing démontra en effet qu’elle en permet des myriades, limitées seulement par les capacités à imaginer des algorithmes (ici, suites d’opérations réalisables sur des informations).
 
La technocratie devrait donc appliquer les solutions que la démocratie réclame, pas imposer les siennes. Après la déconfiture de la carte à puce, le gouvernement embrassa néanmoins une autre proposition technocratique : le Dossier Santé Québec (DSQ). Plusieurs consultations publiques attestèrent du consensus existant sur le maintien de notre consentement libre et éclairé à la communication de nos renseignements médicaux vers tout autre professionnel ou établissement. Hélas ! Dès l’implantation pilote, il apparut que le DSQ contrariait l’exercice de ce consentement. Comme corriger le système coûtait cher, le gouvernement se résigna à légiférer l’abolition du consentement. Ainsi, nous paierons plus de 1,6 milliard de dollars pour un design informatique qui nous a fait renoncer à un droit fondamental (et qui, de surcroit, est jugé peu utile par les médecins et même le ministre Gaétan Barrette).
 
Si l’école enseignait que l’informatique appliquée au social matérialise et automatise une régulation remarquablement opérante des relations interpersonnelles, nous comprendrions qu’un tel pouvoir ne doit jamais être abandonné aux ingénieurs, aux fournisseurs soumissionnaires, aux multinationales de la Silicon Valley ni au complexe militaro-sécuritaire.
 
Réincarner des savoirs essentiels
C’est dire que l’école ne doit pas seulement préparer au marché de l’emploi. Elle doit former nos esprits à comprendre ce monde, ses contraintes et potentialités, afin que nous sachions débattre des différentes façons de répondre aux aspirations personnelles et collectives. De tels objectifs exigent-ils un tronc commun d’enseignements incluant une familiarisation avec les sciences et les arts de l’information ? Absolument. Exigent-ils de « gadgétiser » les enseignements et les apprentissages ? Pas du tout. Ce que l’école doit offrir, c’est plutôt un approfondissement de la littératie et de la culture générale relatives aux propriétés intrinsèques et aux rôles de toutes ces informations qui s’imbriquent sans cesse plus étroitement dans nos vies, grâce à l’informatique notamment.
 
Jamais n’a-t-il été aussi indispensable de comprendre comment l’information supporte la communication, la connaissance et l’action. Quelles sont les parts d’arbitraire, de contingence, d’opportunisme, d’idéologie et de prescription normative dans ses représentations des réalités. À quelles conditions certains éléments prennent valeur de données pour résoudre des questions, des problèmes ou prendre des décisions.
 
Dans le cadre des cours de base ou des activités parascolaires, le recours aux algorithmes pour la résolution de problèmes, la production d’un résultat ou la compréhension d’un phénomène permettrait aux élèves de comprendre les logiques formelles qui façonnent désormais nos environnements. S’ingénier à lire ou à écrire une séquence méthodique d’étapes représentant une réalité sociale, biologique ou physique, ou s’articulant à elle, enseigne l’usage rigoureux du langage et du raisonnement. Cela permet l’assimilation de la logique booléenne indispensable à toute prospection documentaire dans des moteurs de recherche. Cela enseigne combien la réalité peut être complexe et toute définition ou utilisation d’informations, source potentielle de conflit. Donc combien il faut penser juste et penser souple, et combien une telle intelligence est impossible à atteindre par un individu seul. Savoir dialoguer avec toutes les parties prenantes apparaît alors comme une habileté nécessaire.
 
La poursuite du projet démocratique exige que l’école nous apprenne à maîtriser la nouvelle écriture de la vie collective.

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