Relations Été 2023 / Carnet
L’école de l’humilité

L’auteur est écrivain
Dernier des quatre textes de ce Carnet consacré à une réflexion sur la violence.
Quiconque s’arrête un instant pour penser véritablement ne peut que penser son rapport à la mort, car la pensée naît précisément de ce temps suspendu entre le commencement et la fin, de cette distance qui me sépare de tout ce que je perçois, y compris de moi-même. On imagine difficilement ce moment merveilleux et terrifiant où nous nous sommes arrêtés entre des gestes que nous faisions depuis toujours (manger, se reproduire, attaquer et se défendre), plus ou moins courbés vers le sol, pour découvrir en se redressant qu’on pouvait se déplacer plus rapidement, voir de plus larges pans du ciel, entendre de notre bouche sortir de nouveaux sons, désirer de nouvelles choses dont nous ne pouvions que pressentir l’existence. Ce passage de l’instinct à la pensée, bien sûr, s’est fait très lentement. Nous avons réussi tant bien que mal à supporter la tension entre le proche et le lointain, l’avant et l’après, en peuplant l’espace ainsi déployé de dieux vengeurs et protecteurs auxquels nous sacrifions de temps en temps ces autres moi dont la ressemblance ou l’étrangeté nous menaçait. Tel dut être le paradoxe de notre nouvelle condition d’animal raisonnable, d’être pensant, déchiré entre le désir de défendre notre singularité et celui de se fondre dans la communauté.
Toutes les cultures ont tenté de résoudre ce paradoxe et d’éradiquer la violence qui en découle. On a tout essayé ou presque pour abolir la distance née de la pensée. Supprimer les dieux, qui étaient quand même plus près de nous, et les remplacer par un dieu unique a été « la plus monstrueuse erreur humaine », écrit George Steiner en citant Nietzsche, parce que ce dieu qu’on ne peut même pas imaginer est à ses yeux « une incommensurable Absence » (Dans le château de Barbe-bleue, Notes pour une redéfinition de la culture, Gallimard, 1986). Pour corriger cette erreur, le christianisme a cru que le recours à la Trinité, aux saints et aux anges, en nous rapprochant de Dieu, nous le rendrait plus indulgent, plus humain, tout en continuant de nous protéger des rivalités meurtrières engendrées par notre désir mimétique, et nous délivrerait un peu de cette tyrannie de la perfection qu’il exige de nous. Dieu s’est peut-être fait homme, mais les exigences morales, comme dit Steiner, sont devenues encore plus radicales.
Pourquoi alors ne pas se débarrasser de ce dieu qui, nous privant des divinités violentes et des boucs émissaires, nous refile la responsabilité de nos actes, et n’a rien d’autre à nous offrir pour endiguer la violence que d’aimer l’autre qu’on s’apprêtait à tuer, en imitant quelqu’un d’inimitable ? Contraindre l’instinct, comme l’a fait jusqu’ici la culture en établissant une hiérarchie de valeurs (le haut et le bas, le savoir et l’ignorance, etc.) qui permettait de dominer la nature, ou renoncer à la pensée pour se rapprocher de la vie en laissant libre cours à toutes les forces qui nous habitent, l’une et l’autre voie, l’apollinienne ou la dionysiaque, aboutissent tôt ou tard à la barbarie. Que faire pour sortir de ce cercle vicieux ? Revenir en arrière, « niveler le futur, ramener l’histoire aux dimensions de la cruauté naturelle, de la torpeur intellectuelle, des appétits grossiers de l’homme réduit à lui-même », ou croire que la pensée peut aller jusqu’au bout d’elle-même et réaliser le désir de perfection qui l’anime en « franchissant les barrières opaques de l’esprit pour atteindre à la pure abstraction » (Steiner, op. cit) ? Les deux semblent impossibles, car ce qui a été perdu, l’innocence du moi d’avant la séparation, ne pourra se retrouver que dans la transformation du moi qui s’abandonne, se donne à ce mouvement de création perpétuelle qui relie le commencement à la fin, le fini à l’infini, comme une spirale qui nous ferait « tomber vers le haut », écrivait Simone Weil, en conjuguant (en obéissant au double mouvement de) la pesanteur et la grâce (La pesanteur et la grâce, 1947).
Comment pouvons-nous réintégrer le paradis tout en poursuivant l’aventure de la pensée ? Je crois que deux voies y conduisent à coup sûr : celle qui nous rapproche des bêtes qui y sont toujours lorsqu’on ne les en chasse pas, et celle qui nous rapproche des « intouchables », qui en sont constamment chassés par notre désir d’en être les seuls propriétaires. Tagore explique que l’amitié entre « l’homme et la bête qui ne parle pas » remonte à quelque « paradis primitif, au matin de la lointaine création où leurs cœurs se rencontrèrent [et que] bien que leur parenté ait été longtemps oubliée, les traces de leur constante union ne se sont pas effacées » (Le jardinier d’amour : la jeune lune). Ghandi, qui avait si magistralement échoué dans son œuvre de pacification, écrit : « Je ne veux pas renaître, mais si cela devait se produire, j’aimerais me retrouver parmi les intouchables afin de partager leurs chagrins, leurs souffrances et les affronts qu’on leur fait » (La voie de la non-violence).
Si la culture a échoué à combler l’écart entre la pensée et l’instinct, c’est que nous avons quitté trop tôt l’école de l’humilité à laquelle nous ramènent les pauvres et les bêtes.



