Relations mai-juin 2016

La puissance de la création

Marc Chevrier

L’éclipse du Bloc québécois pourrait marquer la fin du souverainisme bivalent

L’auteur est professeur au Département de science politique de l’UQAM

Les élections fédérales du 19 octobre 2015 ont déçu, une nouvelle fois, les attentes des partisans du Bloc québécois. Après la déconfiture crève-cœur des élections de mai 2011, qui ont vu le parti remporter aussi peu que quatre sièges sans faire réélire son chef Gilles Duceppe, l’élection de dix députés en octobre 2015 cachait mal le fait que le parti avait obtenu le plus faible appui électoral de son histoire, soit moins de la moitié du nombre d’électeurs qu’il avait obtenu en 1993 sous la conduite de Lucien Bouchard. On s’est interrogé et on s’interroge toujours sur la pertinence de ce parti. Pour de nombreux indépendantistes québécois, il est naturel que leur option politique trouve un parti qui fasse entendre leur voix dans l’arène fédérale et y défende les intérêts du Québec, mal servis par les partis fédéraux traditionnels. En somme, le souverainiste cohérent serait bivalent : il devrait exprimer ses convictions indépendantistes dans les deux arènes démocratiques que le Dominion canadien organise pour lui. Sans un fort contingent de bloquistes à Ottawa, son frère péquiste serait seul et désarmé.
 
La fronde bloquiste désamorcée
Or, quelques constats s’imposent. Bien que l’élection d’une députation bloquiste ait quelque peu déstabilisé le système politique canadien et empêché, à trois reprises entre 1993 et 2011, la formation de gouvernements majoritaires à Ottawa, l’État canadien est, tout compte fait, sorti grandi de l’intermède bloquiste. À ses débuts, la députation du Bloc a certes décontenancé l’élite canadienne, qui voyait le loup souverainiste entrer dans la bergerie fédérale. Mais cette élite a finalement su gouverner en se passant de l’appui des bloquistes, s’accoutumer à leur rhétorique au Parlement fédéral et faire la démonstration, aux élections de mai 2011, qu’il sera dorénavant possible de former un gouvernement majoritaire sans ancrage significatif au Québec. De plus, le poids électoral du Québec, réduit par la nouvelle carte électorale appliquée depuis octobre 2015, ira diminuant si bien que la possibilité que le Bloc québécois puisse de nouveau exercer la balance du pouvoir s’estompe. D’ailleurs, l’a-t-il vraiment eue entre 1993 et 2015 ? Et puis, devenus chose courante à Ottawa, les députés bloquistes, par leur existence même, attestaient la libéralité de l’État canadien – grâce à laquelle le vote indépendantiste s’y exprime librement – ainsi que sa capacité d’adaptation – pourvu que ces députés travaillent loyalement à l’amélioration des lois fédérales.
 
La dissociation électorale québécoise
L’histoire récente des partis indépendantistes à l’étranger rend par ailleurs l’expérience du Bloc québécois encore plus singulière. Son apparition est tardive dans l’histoire du mouvement souverainiste et précède de peu la défaite référendaire de 1995, alors qu’en Écosse, le Scottish National Party a d’abord fait élire des députés à Westminster avant de profiter de la création d’une assemblée écossaise, en 1999, pour s’y imposer rapidement. En Catalogne, l’indépendantisme électoral renaît à Madrid et à Barcelone à peu près en même temps, après le rétablissement de la démocratie en Espagne en 1977.
 
Les indépendantistes écossais et catalans évoluent aussi dans des systèmes politiques intégrés, c’est-à-dire que la lutte démocratique y met aux prises essentiellement les mêmes partis à tous les échelons électoraux, à commencer par le municipal. Ainsi, ils ont des représentants nombreux dans les conseils municipaux et même au Parlement européen. Par contre, au Québec, et partout ailleurs au Canada, les municipalités – comme les commissions scolaires – forment des entités à part où se disputent des partis et des personnalités sans lien avec les systèmes de parti provinciaux et fédéral.
 
La création du Bloc québécois participe ainsi d’une puissante illusion qui étourdit encore le mouvement souverainiste : croire que ce parti parlerait en ambassadeur au nom d’une nation politique déjà existante, à qui il manque seulement un complément de compétences constitutionnelles. Or, la nation québécoise, certes visible par sa langue et sa culture, existe à peine électoralement ; le premier seuil de la démocratie – le monde municipal, de Gatineau à Sept-Îles – lui échappe totalement. En ce sens, le bloquisme ressemble à une magnifique fuite en avant, qui a connu ses belles heures de dramaturgie sous la houlette de Bouchard et de Duceppe. À l’instar de son frère péquiste, le Bloc a laissé en jachère une terre fruste et rocailleuse, divisée en fiefs et en duchés sourds aux appels de la nation, où l’indépendantisme québécois ne s’est jamais enraciné, faute d’avoir vraiment même songé à y semer quoi que ce soit.

La puissance de la création



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