Relations Hiver 2021-2022 / Grand Entretien

Le 27 octobre dernier, Gilles Vigneault fêtait ses 93 ans. Poète, chansonnier et conteur, il enchante depuis des décennies le Québec avec ses mots, ses chansons, sa musique et son imaginaire. Par eux, il nous aide à vivre, à croître et à croire en la dignité humaine ainsi qu’à affiner les liens qui nous unissent à la Terre, au territoire et aux autres. Il nous aide aussi à assumer notre responsabilité à l’égard du monde dont il chante la beauté et la fragilité comme nul autre. Relations l’a rencontré chez lui à Saint-Placide.

Les thèmes de l’attention à la nature et du respect qu’on lui doit traversent votre œuvre, dès les années 1960. Ils se présentent aujourd’hui à nous comme un défi urgent, car il en va en quelque sorte de l’avenir de l’humanité. Êtes-vous conscient d’avoir été un précurseur ?

 

Gilles VignaultGilles Vignault : Ce serait prétentieux de le penser. Il y a toujours chez un artiste la possibilité qu’il dise des choses qui sont à peine la proposition d’un sentier mais qui vont éveiller chez ceux et celles qui l’écoutent le désir d’en faire une voie de passage essentielle. C’est le don de l’artiste d’ouvrir des chemins à son insu. Car il sent les choses au plus près de la vie. Il est porté par plus grand que soi, la parole. Cela me fait penser au portage – un art que connaissent à merveille les Autochtones et qui consiste à porter son canot d’un plan d’eau à un autre sur des pistes dans la forêt – et à une expérience de jeunesse qui m’a marqué profondément.

Ce devait être en 1952, dans la région de Chibougamau, en plein bois. Il me fallait rejoindre un lac, le canot sur le dos. Je me croyais sur un chemin de portage, mais en fait j’étais perdu. J’ai eu la chance de rencontrer un Atikamekw. Avec le peu d’innu de Natashquan que je connaissais, j’ai pu établir le contact, j’ai dit : Nipish Apue – Nipish c’est l’eau et Apue, le thé. On a pris le thé ensemble. Il a vite compris que j’étais perdu. En se moquant un peu de moi, il m’a montré la piste de portage que des arbres nouvellement poussés avaient masquée, puis il a continué son chemin. Je lui dois sûrement si ce n’est la vie au moins de m’avoir évité une belle frousse. Il a été pour moi le poète qui sauve, par sa seule présence fortuite, parce qu’il habite comme nul autre la Terre et son mystère. J’y ai fait écho dans Chant du portageur.

Pour le portageur, la Terre
Est un énorme animal
Tout un monde de mystère
Que l’homme le plus moral
Traite mal
On n’a, pour nommer l’espace
Qu’un pas qui passe
De l’eau à l’eau
Je ne suis qu’un mot qui danse
Sur ton silence
Comme un canot
(Extrait de Chant du portageur)

Cela dit, je dois avouer, concernant les Autochtones, que l’un des premiers mots que j’ai appris en est un qu’on n’a pas de raison d’apprendre en premier quand on est tout petit ! C’est Nil mauat kestun, qui veut dire « J’ai pas peur de toi ». Il fait écho à la peur de l’autre qui niche au fond de soi et qui contamine la relation. Les adultes la transmettent aux enfants.

À ce propos, j’ai une autre anecdote qui a été pour moi une sacrée leçon. Dès l’âge de cinq ans, j’avais l’habitude d’aller les matins sur la grève pour voir ce que la mer avait charrié et pour repérer des bois de marée, des madriers ou des planches pas trop abîmés pouvant servir pour la maison. Un matin j’arrive sur la côte, il y a un garçon innu de mon âge qui s’amuse ; on se regarde, il me salue en disant kwei kwei, je lui réponds la même chose, puis il ajoute : Nil mauat kestun. Il part ensuite à courir après moi, alors je me sauve à la belle épouvante ; qu’est-ce qu’il veut me faire ? Puis à un moment donné j’arrête sec, par orgueil ; il arrête de même, et je le vois qui rit. Cette fois, c’est moi qui cours après lui. On a couru comme ça un temps, puis on s’est mis à jouer ensemble. Ce jour-là, le mur de la peur entre les Autochtones et moi est tombé. J’ai appris qu’ils ne sont pas plus dangereux que moi.

La peur de l’autre est la source de bien des désagréments. C’est un véritable danger que l’on porte en soi. Elle est la principale cause des préjugés dont souffrent encore aujourd’hui les Autochtones. Elle fait naître la violence qui est au fond une façon de se défendre d’une peur qui remonte très souvent à l’enfance. Il faut pouvoir s’en guérir.

Dans une de mes nouvelles chansons qui a pour titre Le Veilleur, je raconte l’histoire d’un inconnu, un quêteux d’autrefois, qui arrive dans un champ et y élève une tour sur un petit côteau, difficile à labourer, avec les pierres qu’il sort du sol ayant obtenu la permission du cultivateur. Du haut de cette tour, il traque les moindres traces de danger à l’horizon. À ceux qui passent par là, il dit : « Dormez en paix, je veille la nuit. » Et à ceux qui lui demandent ce qu’il fait les soirs de brume, il répond : « Attention ami, la brume est bonne pour savoir d’où le danger vient. » C’est qu’il a appris que le véritable ennemi est intérieur. C’est la peur, la vieille peur humaine, la mienne, la tienne, la sienne, au fond de soi.

Il faut trouver les moyens de combattre cette peur, comme l’a fait un de mes beaux-frères, Ticamp, qui travaillait dans le commerce de la fourrure et tenait un magasin où on retrouvait les denrées nécessaires au quotidien. C’était un homme supérieurement intelligent. Il avait dû quitter l’école après sa 5e année pour suivre son père. Il s’était dit que s’il était pris à gagner sa vie dans le bois, il avait intérêt à apprendre l’innu. Il s’est donc fait un petit lexique, qui est vite devenu un dictionnaire, et même une espèce de grammaire. C’était le moyen qu’il avait trouvé pour tuer la peur en lui. C’était un sage. Un jour que j’étais dans son magasin, j’entendis des Innus éclater de rire à s’en tenir les côtes. Ticamp leur dit alors dans leur langue, comme il me l’a expliqué plus tard : « Attention, j’ai tout compris ce que vous avez dit, et c’est pas trop poli, mais c’est pas méchant », et ça riait de plus belle, non plus de Ticamp, mais d’eux-mêmes. « À l’avenir, ajouta-t-il, vous saurez que je vous entends, je vous dis ça par honnêteté pour pas qu’on se déteste un jour. » Ils ne riaient plus, ils se sont regardés puis l’un deux lui a dit : « Tu es comme nous, un homme, un Innu. » Le respect s’était établi par les liens de la parole et du cœur. Ç’a été une leçon pour moi. Il ne faut pas négliger ni la parole ni le cœur. Quand Ticamp est mort à 59 ans, les Innus l’ont beaucoup pleuré.

Vous avez déjà dit de la langue française qu’elle était un pays intérieur. C’est important pour vous ?

G. V. : La langue, c’est majeur. Car parler ce n’est pas simplement communiquer, c’est apprendre à se connaître, en mettant des mots à des émotions, parfois douloureuses. Par elle, on défait la peur brin par brin – un sentiment, une crainte, une incertitude. Parler, c’est faire communautés, c’est créer des ponts. Dans mon nouvel album, intitulé Comme une chanson d’amour, qui sera peut-être le dernier, vu mon âge, on retrouve une chanson d’amour à la langue française que j’ai écrite il y a longtemps, Parlez-moi d’un peu d’amour, qui est devenue Langage mon doux pays.

J’arrive à toi de partout
C’est de ta peau qu’il fait doux
C’est de ton souffle qu’il vente
Ta parole me construit
Ton silence me nourrit
Tout ce que tu dis m’invente
[…]
J’ai l’âge du mot saison
J’habite le mot maison
Je vieillis du mot semaine
Passager du mot chemin
Le mot mort me tue demain
Les mots chaîne et fer m’enchaînent

Puis plus loin en hommage à la langue vernaculaire :

M’épivarder, m’ébarlouir
Avoir souleur, m’aplangir
Puis m’asseoir à la brunante
Palabrer sur le suroît
Étaler par tous les froids
M’ont fait une âme hivernante
[…]
Langage, mon doux pays
Toi qui fais mes aujourd’huis
Ne ressembler qu’à moi-même
C’est chez toi que je sais mieux
Donner mon feu et mon lieu
Et dire à chacun : je t’aime

C’est une façon pour moi de dire que la langue est vitale. C’est une manière non seulement d’appréhender le monde mais aussi de le réparer. Ce n’est pas la tâche qui manque !

À cet égard, ce serait une bonne chose à mes yeux que tous les Québécois et toutes les Québécoises, toutes origines confondues, apprennent une langue autochtone, au moins une. Car ces langues ont beaucoup à nous apprendre sur la manière d’être gardien et gardienne de la Terre. C’est bien sûr une bonne chose que les Autochtones eux-mêmes se réapproprient leur langue, qu’on leur a appris à désapprendre. Un grand nombre sont devenus des Blancs en quelque sorte, trop blancs, et ont pris nos défauts ; il faut dire qu’on les leur a inculqués de force. On a de gros mea culpa à faire. Le paternalisme de la Loi sur les Indiens, par exemple, est dégoûtant, on a tout faussé en les traitant comme des enfants. Et les enfants, en plus, on les a maltraités. C’est honteux.

Les Français sont arrivés ici avec une attitude de conquérants ; il fallait que la terre, la forêt, leur appartiennent. Les Autochtones, au contraire, appartenaient à la terre, à la forêt. Il a donc fallu les soumettre, eux et la terre. Cette attitude, cette mentalité arrogante, tellement opposée à celle des Autochtones, c’est toujours la nôtre. Elle a façonné notre monde qui commence à craquer. On s’est complètement trompé. Et on a trompé les autres, à la grandeur de l’Amérique et même du monde. On a de l’ouvrage devant nous pour apprendre à vivre humainement sur Terre. Proches de la terre.

Vous disiez dans Avec nos mots (2000) : « Nous serons gardiens de la terre / Chacun de nous sera ce peuple et ce pays / Demandez aux pierres / Demandez aux bois / Chacun est chez soi / Sur la Terre. » Votre démarche artistique n’est-elle pas profondément imprégnée du regard autochtone ?

G. V. : C’est ce que m’a dit en effet la poétesse innue Joséphine Bacon – cela m’a beaucoup touché – quand je lui ai montré mes nouvelles chansons portant sur les éléments de la vie. Elles parlent de choses auxquelles bien souvent on ne porte pas attention mais qui ne sont pas moins vitales. Sur l’eau, par exemple : « Je suis la mère des mères / et votre premier berceau […] Je suis le nuage et le glaçon / je suis la musique et la chanson / de toute l’histoire humaine. » Et sur l’air : « N’oubliez pas que je suis le maître de la vie et de la mort. » Et sur la terre : « sous la terre / pas de bruit / vrai pays / sédentaire / sous l’orteil / des racines / imaginent / le soleil / cette flamme / vive encore / hors du corps / c’est mon âme ». J’ai eu un grand plaisir à les faire.

Pour moi l’art, la poésie et la chanson, en particulier, sont une façon de révéler la beauté de l’ordinaire, de la vie quotidienne. Dans un monde où règnent en maître l’argent, les valeurs monétaires et utilitaires, on l’oublie trop souvent. On perd l’essentiel et ça permet de regarder de haut les petites gens.

La poésie de Joséphine Bacon, d’une sensibilité extraordinaire, a cette capacité de nous apprendre à voir les choses libérées de leur aspect utilitaire. Chez elle, le vent par exemple, ce n’est pas que de l’air qui se déplace, c’est aussi le souffle intérieur. Nous parlions de réparer le monde, la poésie nous permet de le faire en saisissant la beauté du monde, l’invisible, l’immatérialité de la vie, l’âme des choses, des êtres.

Pour moi la poésie c’est un besoin vital de beauté et de fabriquer la beauté. Sans autre but que de l’offrir, émerveillé, en don à d’autres en disant : Regarde ce que les mots viennent de faire !

Les contes ont cette vertu de faire apparaître l’extraordinaire dans l’ordinaire. La trilogie de Félix Leclerc, Adagio, Allegro et Andante, a été pour moi une révélation à cet égard. Félix m’apprenait que la poésie pouvait être présente non seulement dans les chansons, ce que je savais déjà, mais aussi dans les simples récits.

Le premier contact de l’enfant avec l’art, la poésie, a lieu dans le berceau, quand sa mère lui chante une chanson. Cette première chanson peut rester dans son cœur jusqu’à la fin de ses jours. C’est pourquoi longtemps j’ai chanté la chanson que m’a mère me chantait quand j’étais petit. Écrite par Louis Ratisbonne je crois, elle dit : « Petit oiseau je t’écoute / qu’ils sont jolis tes refrains. / Viens te poser sur ma route / moi je t’aime et tu me crains. / Un quart d’heure, un instant même / si tu venais dans ma main / tu comprendrais que je t’aime / et tu reviendrais demain. » Elle dit la naïveté de l’enfant, qui parle à l’oiseau, d’égal à égal, un être vivant que certains considèrent inférieur, mais qui nous est supérieur par d’autres qualités. En même temps, l’oiseau évoqué devient un mot qui vole, un mot avec des ailes qui ouvre le monde de l’imaginaire, de l’âme.

Murale réalisée par Laurent Gascon dans le cadre d’une série de huit œuvres qu’on peut découvrir à Montréal. Photo : art_inthecity/Flickr

Nous parlions des éléments de la vie. Dans votre œuvre la mort en fait de toute évidence partie. Que représente-t-elle pour vous maintenant à 93 ans ? Dans la chanson Les Éléments (2003) vous dites : « Pour qu’après les adieux du corps / L’âme se fasse arbre qui vole / Pour que la Vie ait la Parole / Il faut la mort. »

G. V. : Mourir, c’est dans l’ordre des choses. Pas trop vite bien sûr. J’aimerais bien vivre jusqu’à 100 ans comme ma mère qui avait 101 à sa mort. Chose certaine, à 93 ans, je peux me permettre d’attendre la mort en paix, sereinement. Certains disent que c’est l’inverse de la vie, comme la nuit pour le jour, mais peut-être pas tant qu’on pense. Pour moi la mort c’est une belle aventure. La vie qui continue. Les jeunes aujourd’hui me semblent souvent à la recherche d’exploits inouïs, de défis nouveaux ; ils les recherchent dans l’imaginaire de la science-fiction, sans savoir qu’il y a une aventure palpitante et extraordinaire dans la foi, la foi dans l’âme et dans la continuité de la vie dans la mort. C’est la fin du monde quand on meurt mais c’est le commencement d’un autre. Cette foi me tient en vie, debout, tous les matins. Elle aide à croire en l’autre, croire en soi, croire à plus grand que soi, croire qu’un rien, une rencontre comme la nôtre, par exemple, puisse faire grandir quelqu’un d’autre. C’est constructif, c’est du bâtissage, la foi.

En français, le verbe croire se conjugue à certains modes et à certains temps comme le verbe croître, c’est un beau hasard de la langue, grammaticalement et étymologiquement anecdotique, certes, mais tout de même très significatif : car je dis souvent que la foi me fait grandir. Il faut y mettre du sien. Le doute en fait partie, le doute est un poète, un constructeur. Le poète doute tout le temps. Du choix des mots, de leur sens, s’il faut les dire, ou les taire. Douter, c’est rester à la disposition de la vie. Un de mes fils, qui est poète, a écrit : « Rien de plus sûr que le doute. » Je trouve ça beau.

Être athée ne préserve pas de croire. Il y en a même qui croient beaucoup. À l’argent, par exemple, mais s’imaginent-ils à quel point ils croient sans croître ? Qu’est-ce que cela signifie ? Un poème que je viens d’écrire se termine ainsi : « c’est la première foi ». La première foi, c’est la confiance.

Quand j’étais petit, j’avais peur des morts ; mon oncle Dominique, qui était un vieux sage, m’avait dit à l’occasion de la veillée mortuaire de sa mère, ma grand-mère du côté maternel : « J’ai vu que t’as peur. D’abord, sache que ta grand-mère t’aimait beaucoup, elle n’est pas là pour te faire peur. Tu vas y aller maintenant qu’il n’y a personne dans le salon, tu vas mettre ta main sur son front, pis tu vas lui demander d’ôter ta peur, pis tu reviens me voir, mais reste là une minute au moins, le temps de lui dire bonjour, de lui faire ta demande sans oublier de lui dire merci. » Depuis, je n’ai plus eu peur des morts.

J’aime passer du temps au cimetière à Natashquan. J’aime l’atmosphère. Je m’arrête bien sûr sur la tombe de mes parents, mais aussi sur celles de vieux amis qui n’ont pas eu la chance d’être aussi bien traités que moi. J’ai toujours été troublé par le fait que la plupart d’entre eux n’avaient jamais vu leur nom écrit en lettres imprimées comme il l’est sur leur pierre tombale, que seuls les autres voient. Je me dis qu’ils méritaient davantage. Cette conviction m’a fait faire 50 chansons qui sont des histoires en rapport avec des personnes mortes, mais certaines aussi encore vivantes. J’y ai agrandi leur vérité pour qu’on la voie de loin. Une façon de leur rendre hommage.

Qu’est-ce que vous aimeriez avoir légué au Québec à votre départ ?

G. V. : Que les enfants ne considèrent pas seulement l’avenir, mais aussi ce qu’ont laissé ceux et celles qui sont passés avant eux. Ce qui compte ce n’est pas seulement l’avenir, mais la transmission. Car une société se bâtit par ses liens. Eux aussi auront à transmettre à d’autres le peu qu’ils auront appris de la vie. Pour cela il faut qu’ils aient le goût de devenir eux-mêmes. Qu’ils croient en la parole.

Il y a une parole dans l’Évangile que j’aime beaucoup, on la dit à chaque messe avant la communion : « Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir mais dis une parole et je serai guéri » – en latin on disait « et mon âme sera guérie ». Elle fait partie de la Grand Messe que j’ai eu le plaisir de composer avec Bruno Fecteau qui en a fait la musique : « … d’une seule parole, d’un seul mot que tu diras ma maison sera plus belle […] et mon âme guérira ». La parole est source de vie.

C’est le petit legs que j’espère laisser : avoir été une petite courroie de transmission qui nous relie aux vivants et aux morts.

 

Entrevue réalisée par Jean-Claude Ravet

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