Relations août 2012

2 août 2012 Gregory Baum

Le Vatican sévit contre des religieuses

L’auteur est théologien

Aux États-Unis, cet exemple de plus de l’autoritarisme de Rome soulève la consternation.

En avril 2012, le Vatican a décidé de mener une investigation canonique concernant la Leadership Conference of Women Religious (LCWR), qui représente 57 000 religieuses américaines très engagées en faveur de la justice sociale. Une première enquête de ce type, en 2008, avait mené à la publication d’un rapport, suivi par un dialogue entre Rome et ces religieuses, qui avait persuadé celles-ci que tous les problèmes étaient réglés. L’annonce d’une deuxième enquête, accompagnée d’un document les accusant d’infractions doctrinales et disciplinaires, a donc produit un choc parmi les religieuses et la majorité des catholiques américains qui les admirent et voient en elles d’authentiques témoins de l’Évangile.
 
Ces religieuses ne sont pas accusées de nier le message de Jésus. Elles sont dénoncées parce qu’elles sont en désaccord avec les positions du Vatican sur la contraception, l’avortement, l’homosexualité et l’égalité entre hommes et femmes, autant de sujets sur lesquels la communauté chrétienne est aujourd’hui divisée. Plusieurs Églises protestantes, partageant pourtant avec l’Église catholique la foi en Jésus Christ, présentent des études bibliques et théologiques menant à d’autres conclusions que celles du Vatican sur ces enjeux. Ainsi, les catholiques voudraient savoir pourquoi les Églises arrivent à des évaluations théologiques si différentes, mais le magistère ne donne aucune explication. Puisque tous ces sujets touchent la sexualité et le rôle de la femme, d’aucuns sont tentés de croire que cette différence s’explique par le fait que l’enseignement catholique est formulé par de vieux célibataires, alors que l’enseignement protestant l’est par des hommes et des femmes.
 
Mais un autre aspect est à prendre en considération. Les catholiques croient au mystère de Dieu. Doivent-ils pour autant accepter des enseignements moraux par pure obéissance, sans les comprendre? Rappelons l’exemple de Franz Jägerstätter, ce paysan autrichien qui, en 1943, a refusé de joindre l’armée allemande parce qu’il jugeait que la guerre de Hitler était foncièrement injuste. Puisque l’enseignement catholique ne reconnaissait pas encore le droit à l’objection de conscience, le curé et l’évêque de ce paysan lui ont dit qu’il était moralement obligé de servir dans l’armée. Quand il a souligné que cette guerre était un crime, l’évêque a répondu qu’un simple laïc ne pouvait exprimer un tel jugement, d’autant plus que les évêques n’avaient pas condamné cette guerre. Restant fidèle à sa conscience, Franz Jägerstätter a été condamné à mort et exécuté le 9 août 1943. Il a été déclaré martyr en 2007.
 
La préoccupation constante du Vatican pour des questions relatives aux femmes et à la sexualité, analysées sans prendre en compte l’expérience des catholiques, rappelle les condamnations répétées des papes sur la liberté religieuse et les droits de l’Homme après la Révolution française. On connaît les célèbres condamnations de Pie VI, en 1791, dans la brève Quod aliquantum; de Grégoire XVI, en 1832, dans l’encyclique Mirari vos; de Pie IX, en 1864, dans le Syllabus des Erreurs; de Léon XIII, en 1899, dans l’encyclique Testem benevolentiæ, et de Pie X, en 1910, dans la Lettre aux évêques de France. La Curie romaine s’est opposée à la liberté religieuse jusqu’au concile Vatican II. Dans les années 1950, John Courtney Murray, théologien américain, grand défenseur des droits et libertés, a lui aussi été censuré par le magistère romain. C’est au concile Vatican II que l’Église a changé son enseignement, avec l’appui de la grande majorité des évêques faisant face à un noyau de réactionnaires qui s’y sont opposés jusqu’au dernier jour, surtout à la Curie romaine.
 
Quand l’Église s’inscrit dans une nouvelle culture, son message évangélique reste identique, mais ses enseignements moraux subissent inévitablement un changement. Au Moyen Âge, le pape Innocent IV, en 1252, et le pape Alexandre IV, en 1259, approuvaient la pratique de la torture dans les procès judiciaires. Ce n’est qu’au siècle des Lumières que le magistère a changé son enseignement. Dans la culture de la chrétienté, il condamnait la liberté religieuse et les droits humains mais, par la suite, dans la société moderne, l’Église a lentement changé son enseignement. Dans une culture qui aspire à l’égalité homme-femme, le magistère qui, pour l’instant, refuse de se questionner, finira par changer son attitude envers les femmes et l’éthique sexuelle. Mais pour le moment, Rome fait souffrir encore bien des hommes et des femmes, dont ces religieuses américaines innocentes.
 



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