Relations août 2009

Technoscience: la boà®te de Pandore

David Le Breton

Le transhumanisme ou le monde sans corps

L’auteur, anthropologue et sociologue, est professeur de sociologie à l’Université Marc Bloch de Strasbourg et membre de l’Institut universitaire de France

Dans sa manière d’appréhender le réel et le vivant, la technoscience est porteuse d’une vision préoccupante de l’être humain et du monde. L’utopie transhumaniste – qui en est une manifestation extrême – nous en révèle les fondements.

De récentes expérimentations ont relié le cerveau humain à des structures informatiques. Des personnes paralysées ont épelé des mots et déplacé un curseur sur un ordinateur grâce à un implant informatique dans leur cerveau. Des unités hospitalières sont désormais occupées par des patients appareillés de toute part. Ces technologies, vouées à l’origine à suppléer ou à soutenir des fonctions organiques défaillantes, deviennent des techniques à intégrer au corps non plus pour le soigner mais pour « améliorer » ses performances. Même si une telle visée est encore balbutiante, elle est au cœur de l’utopie transhumaniste : un corps plus à la hauteur des défis contemporains ne peut être qu’une structure bionique indifférente aux anciennes formes humaines. La technique devient une voie de salut pour délivrer l’être humain de ses limites posées désormais comme pesanteurs. Rien de mauvais ne saurait en émaner. D’où le rejet du principe de précaution, par exemple, et la revendication d’une liberté d’innover que le leader transhumaniste Max More nomme « la pro-action » : il s’agit d’apprendre en agissant et non de s’interdire des possibles au nom d’éventuels dangers.

Dans cette perspective, les technologies de l’information aboutissent à l’invention d’une humanité modifiée. La frontière s’efface entre le sujet et l’objet, l’humain et la machine, le vivant et l’inerte, le naturel et l’artificiel, le biologique et le prothétique. Dans le sillage de la cybernétique, maints auteurs reconnaissent aujourd’hui sans état d’âme une continuité ontologique entre les technologies de l’information et l’humain. Avec le triomphe du paradigme informationnel[1], le monde n’est plus qu’un message que l’ordinateur retranscrit ou projette à l’extérieur. Les ambiguïtés du sens sont seulement en attente d’un logiciel efficace pour les réduire; elles ne soulèvent plus de problèmes ou bien elles sont écartées. Pour K. Warwick, « la technologie risque de se retourner contre nous, sauf si nous fusionnons avec elle. Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur » (dans Libération, 12 mai 2002). Les technologies de l’information et de la communication se mêlent au corps, redéfinissent finalement une condition humaine devenue périmée et dont il faut désormais télécharger la dernière version pour rester dans la course. Elles alimentent la « liquidité » de l’individu postmoderne.

L’humain comme information

Dans l’univers de la technoscience, toute forme vivante tend désormais à être perçue comme un simple agrégat de données. L’humain n’en est qu’une forme parmi les autres. L’information se substitue à l’infinie complexité du monde : elle devient un modèle unique de comparaison qui met sur le même plan des réalités différentes, vidant ainsi les vivants de leur substance propre, de leur valeur et de leur sens. En conséquence, ce qui dans la personne humaine n’est pas informatisable devient un « résidu » sans intérêt – un fantôme qui hante en quelque sorte les logiciels qui la composent. Dès lors, toute spécificité humaine est élaguée et le sens liquidé, sans plus, d’où les glissements sémantiques – mais à forte portée anthropologique – qui amènent à parler en toute évidence de « pensée artificielle » et de « vie artificielle » comme de machines ainsi basculées vers une humanité surprenante.

Si le cerveau est conçu à l’image d’un logiciel de traitement de l’information, il est logique qu’on en vienne, dans cette perspective, à le dissocier d’un corps réduit en simple support accessoire. Le seul support essentiel des données qui constituent l’individu réside dans « l’esprit », le corps étant une sorte de véhicule de la personne, l’enclos matériel de son intériorité, la relique indigne d’une vieille humanité dépassée. Dans le manifeste de l’Association transhumaniste mondiale, diffusé sur le Web, James Hugues annonce une prochaine liquidation des corps au profit d’une immortalité et d’une intelligence infinie : « Futurs hommes OGM et cyborgs! N’ayez rien à craindre, vous n’avez à perdre que vos corps humains mais vous avez à gagner des vies plus longues et des cerveaux plus gros. » Seul importe un esprit voué à la toute-puissance et débarrassé du méprisable fardeau du corps. Nous avons affaire ici à la résurgence d’un néo-gnosticisme laïcisé où le corps est perçu comme le lieu de la chute. Face aux « progrès » de la technique, le corps est désormais un obstacle à l’épanouissement, un frein à l’évolution. Certains adeptes convaincus de toucher de près au paradis ragent contre un corps qui les rive encore à la temporalité et à une condition de mortels qu’ils refusent. Le soupçon à l’encontre du corps connaît une sorte de crescendo jusqu’au fantasme de son hybridation à travers le cyborg ou sa liquidation dans le téléchargement de l’esprit sur le Web ou l’ordinateur.

La matrice d’un imaginaire

Ce fantasme du cyborg se nourrit d’un rapport soutenu avec l’univers numérique d’Internet, de plus en plus omniprésent dans la vie quotidienne. Celui-ci, en effet, s’il n’est pas investi d’une pensée critique, peut induire un déracinement inquiétant par rapport au monde et à soi-même, et générer un imaginaire dans lequel le monde et le corps sont évacués de la condition humaine. Face à un écran qui donne le sentiment que le monde est à soi et convocable à tout instant, le corps peut en venir « naturellement » à être appréhendé comme une chaîne qui rive l’internaute à un intolérable principe de réalité ou encore comme un obstacle anachronique qui prive les échanges de données de leur fulgurance ou de leur immédiateté. C’est ce pas que franchissent sans état d’âme les adeptes de la cybernétique et du transhumanisme.

La communication sans corps et sans visage du réseau permet, en effet, pour un même individu la possibilité d’innombrables autres corps virtuels, fantasmatiquement libérés des contraintes d’identité accrochées au corps réel. Par là, celui-ci peut endosser des identités infinies selon ses jeux vidéo, ses participations à des univers virtuels, son engagement dans des forums, des clavardages, etc. Le corps peut être appréhendé ainsi, dans cet univers numérique, comme une donnée facultative : le cybersujet ne se perçoit alors non plus comme un acteur, mais comme une somme de données dans le cyberespace. Sans intériorité, tout en extériorité. Les technologies de l’information délocalisent le corps, et donc la présence. Elles tendent à le rendre insignifiant dans la mesure où elles privilégient le temps (réduit à l’immédiat) au détriment de l’espace qui seul peut soutenir l’incarnation.

À travers Internet, le monde numérisé simule avec tant d’attraction le réel que celui-ci en vient à céder la place à l’hyper-réel, c’est-à-dire un monde réduit à une poignée de signes contrôlables et manipulables où toutes les aspérités du monde sont anéanties, les corps dissous.

Quels que soient son âge, son sexe, même s’il est malade ou handicapé, le voyageur de l’infosphère est libre de se mouvoir à sa guise et selon sa compétence dans un univers de données. Il n’est plus attaché à un corps physique et mène des explorations successives sous des identités différentes dans un monde immatériel. N’étant plus exposé physiquement à autrui, il peut avoir l’impression que le principe de réalité ne s’applique plus à lui. La pensée peut ainsi céder à la toute-puissance et étendre à l’infini l’exaltation d’un rapport au monde que rien ne perturbe (hormis les programmes informatiques, mais là n’est plus leur souci), celui où tout paraît possible grâce à la numérisation.

Le corps virtuel peut facilement apparaître à ses yeux comme la perfection, loin de la maladie, de la mort, du handicap, libéré de la gravité : réalisation du paradis sur terre, d’un monde sans épaisseur de chair, virevoltant dans l’espace et le temps de manière angélique sans que la pesanteur de la matière entrave son avancée. Le transhumanisme est l’expression radicale de cette dérive. Le Web est devenu dès lors la chair et le système nerveux de ceux qui n’éprouvent que dépit face à leur ancien corps – lequel ne cesse de leur coller pourtant à la peau.

Téléchargement de l’esprit

Le transhumanisme revendique une recherche illimitée, applicable immédiatement à l’humain, sur les thérapies et les modifications génétiques, le clonage, la transgénèse, les nanotechnologies, le couplage du cerveau et de l’informatique, etc. Ce courant idéologique pousse à son terme une utopie de la postmodernité qui prend le relais des anciens grands récits pour promettre des lendemains qui chantent, et même l’immortalité. Les technologies de l’information et de la communication sont érigées en accélérateurs de l’évolution et en libératrices de toutes les anciennes pesanteurs liées à l’humanité. Ce discours est, à son insu, profondément religieux. Toutefois, le salut ne vient plus de Dieu mais de la technique, du moins pour ceux qui auront les moyens d’en profiter. Forme d’intégrisme technologique, il voue au mépris tout ce qui ne peut se résorber dans sa visée.

Selon le transhumanisme, le règne biologique serait donc suranné et en voie de liquidation par les machines qui désormais l’imprègnent ou le programment tout en commandant son environnement. Natasha Vita More explique qu’elle aimerait que son corps s’adapte aux circonstances : « J’aimerais renforcer la puissance de mes jambes pour marcher dans la montagne, posséder un voile épidermique protecteur qui me protégerait des dangers particuliers à cet environnement, pouvoir rafraîchir ma température interne et bénéficier d’une ouïe et d’une vision amplifiées, ainsi que d’un réseau de senseurs capables de récupérer des données et de les représenter graphiquement. Également des relais mentaux vers des robots de reconnaissance visuelle et une interface avec un réseau global de satellites dotés d’importantes capacités de zoom.[2] »

Vita More est par ailleurs convaincue que « l’inversion du processus du vieillissement » est à notre porte et que, bientôt, le corps tout entier sera disponible par pièces prothétiques.

Les transhumanistes veulent prolonger à l’infini leur existence grâce au perfectionnement des techniques. À leurs yeux, pour lutter contre le vieillissement ou la mort, il faut travailler le corps de l’homme et en déloger la fragilité. S’ils meurent malgré leurs efforts d’immortalité, leurs dépouilles seront placées en hibernation en attendant que l’on découvre une manière de soigner leurs maux et de les ramener à la vie. Ils travaillent à la possibilité de transférer leur esprit dans l’ordinateur ou le réseau afin de s’affranchir définitivement du corps et de mener une vie virtuelle et éternelle. Pour l’un de ses théoriciens, D. Ross, il « suffit » de reconstruire dans un programme d’ordinateur chaque neurone et chaque synapse d’un cerveau particulier pour y transférer l’esprit avec toute sa mémoire, laissant le corps à l’abandon. L’être humain ne valant que pour son cerveau, la dissolution du corps ne change rien à son identité, mais elle le délivre de son poids possible de maladies, d’accidents ou de mort. Cette conviction que le téléchargement de l’esprit est proche est partagée par les transhumanistes, elle n’est à leurs yeux qu’une question de temps.

Pour eux, seul l’ordinateur est un lieu infiniment propice pour abriter l’esprit, l’être humain est une créature physiquement trop imparfaite. Il ne s’agit jamais d’améliorer le goût de vivre, mais d’une quête éperdue de performance. Dans un monde néolibéral de rendement, d’efficacité, de compétition, de vitesse, de communication – qu’ils ne remettent jamais en question –, l’enracinement corporel est une pauvreté qu’il faut dépasser. Cela se passe dans l’oubli le plus complet de la majorité de l’humanité dont la survie ne soulève pas une once d’interrogation, définitivement hors jeu!

Les questions morales seront laissées à l’appréciation du marché. La technique, en délivrant l’humain de ses anciennes limites contraignantes, répond à l’exigence d’une liberté que plus rien ne borne, et surtout pas la responsabilité. Le transhumanisme poursuit le rêve d’un homme non souffrant, non altéré par les émotions, non désirant, maître de lui-même et immortel. Dernière version à télécharger d’une vieille histoire…



[1] Cf. N. K. Hayles, How we became posthuman. Virtual bodies in cybernetics, literature and informatics, Chicago, University of Chicago Press, 1999.

[2] Dans L. Coureau, Mutations pop et crash culture, Le Rouergue-Chambon, 2004. Sur cette artiste voir M. Coulombe, Imaginer le posthumain : sociologie de l’art et archéologie d’un vertige, Québec, PUL, 2009.

Technoscience: la boà®te de Pandore

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