Relations juin 2011

Les racines d'un Québec vert

Gregory Baum

Le tournant marxiste de Relations

Cahier des chroniques du 70e anniversaire
L’auteur, théologien, est membre du comité de rédaction de Relations depuis 25 ans.

Dans les années 1970, la revue Relations reflétait les multiples engagements sociaux des catholiques du Québec. À cet égard, beaucoup de groupes catholiques d’ici comme d’ailleurs dans le monde avaient adopté l’option préférentielle pour les pauvres, à la suite de l’Assemblée des évêques latino-américains réunis à Medellin en 1968, et se sont ainsi engagés dans la lutte pour la justice sociale. Même la doctrine sociale de l’Église proposée par le Vatican a alors pris un virage à gauche. La lettre apostolique de Paul VI Octogesima adveniens, en 1971, reconnaît en effet que certaines formes de socialisme sont conformes à la foi catholique et que le marxisme est un mouvement historique en pleine évolution. On se souviendra aussi que c’est en 1975 que la 32e Congrégation générale des jésuites a inscrit au cœur de leur mission la promotion de la justice, comme étant indissociable de la foi.

Le numéro de Relations de mai 1970 analyse l’émergence de multiples groupes populaires dans la société québécoise. En lisant aujourd’hui les numéros publiés à cette époque, on est étonné par l’enthousiasme avec lequel ils parlent de la gauche catholique. En juillet-août 1971, la revue publie la déclaration de 80 prêtres chiliens appuyant le Parti socialiste de Salvatore Allende. En septembre de la même année, elle publie l’article « Un réseau à bâtir » d’Yves Vaillancourt, un jésuite membre du comité de rédaction. Il y proposait la construction d’un « réseau de solidarité entre les politisés chrétiens d’ici », prenant parti pour les opprimés et s’opposant à la social-démocratie et à l’enseignement réformiste des évêques. « Relations, ajoute-t-il, entend donner une voix [à leur] vécu et [à leurs] questions. »

Dans le numéro de mai 1972, ce jésuite et le secrétaire de rédaction, Guy Bourgeault, poursuivent cette réflexion. L’Évangile est reconnu comme un ferment de libération sociale qui passe par la transformation radicale des structures oppressives de la société, mais aussi de l’institution de l’Église qui peut être, comme toute institution sociale, « traversée par l’idéologie et les intérêts de la classe dominante ». En fidélité à l’Évangile, un chrétien peut être conduit à soutenir la lutte des classes pour la libération de l’humanité. Dans cet engagement chrétien, le marxisme est vu comme une aide complémentaire qui offre une méthode d’analyse et de transformation de la société.

En juin 1972, Relations rapporte la toute récente fondation au Chili des Chrétiens pour le socialisme, un événement auquel ont participé 400 chrétiens provenant de tous les coins d’Amérique latine. Y ont assisté aussi quatre Québécois, dont un membre du comité de rédaction de la revue. Relations publie la traduction française du document final. En avril 1974, inspirés par l’événement chilien, des Québécois constituent le réseau des Politisés chrétiens favorisant un socialisme marxiste et révolutionnaire. Un document de travail élaboré par le secrétariat de ce réseau, intitulé « L’Église et les chrétiens dans l’histoire du mouvement ouvrier au Québec », est publié dans le numéro de novembre 1974.

En juin 1975, Relations publie une analyse sur la première rencontre internationale des Chrétiens pour le socialisme qui a eu lieu plus tôt en avril à Québec (à Cap-Rouge), ainsi que le document final de cette rencontre. L’analyse reconnaît que cette tendance socialiste est très minoritaire au Québec et que peu de catholiques y jouent un rôle actif. Cependant, les chrétiens engagés socialement sont poussés « à inventer des moyens nouveaux pour célébrer et articuler leur foi », appuyant par là une Église populaire, c’est-à-dire solidaire des opprimés et exclus de la société.

Les prises de position de Relations en faveur de courants marxistes et révolutionnaires et d’un changement radical dans l’Église déplaisaient grandement à certains jésuites, ici et à Rome, ainsi qu’à des évêques québécois. Entre 1974 et 1976, des membres du comité de rédaction ont quitté les jésuites et le sacerdoce tout en continuant au comité. Cela incommodait le provincial des jésuites, Julien Harvey, qui en était aussi membre. Celui-ci décida de dissoudre le comité après le numéro d’août 1976. Il nomma une nouvelle équipe sous le même directeur, Irénée Desrochers, et mit sur pied un conseil de direction qui avait pour mandat de conseiller le directeur de la revue. Il avait notamment pour tâche d’approuver les nouveaux membres du comité de rédaction et les orientations générales élaborées par celui-ci. On surnomma ce changement abrupt « la crise ». Le numéro de septembre 1976 n’en donne aucune explication. Seuls les lecteurs qui ont scruté le cartouche ont pu s’en rendre compte en remarquant les nouveaux membres du comité de rédaction, la mention de la nouvelle instance et le nom des jésuites qui la composaient.

Les racines d'un Québec vert

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