Relations mai 2008

Le syndicalisme dans la tourmente

Catherine Caron

Le syndicalisme dans la tourmente

Mai 2004 : 100 000 personnes, essentiellement des travailleurs et des travailleuses syndiqués venus de partout au Québec, participent à une grande marche nationale du 1er mai à l’occasion de la Journée internationale des travailleurs, à Montréal. Ce fut l’une des plus imposantes manifestations du genre au Québec, une action organisée en réaction aux politiques du gouvernement libéral de Jean Charest qui, dès son premier mandat, a imposé plusieurs lois antisyndicales et amorcé sa réingénierie de l’État. Cette démonstration de force fera pourtant peu de bruit dans les médias, pas plus que dans l’ensemble de la population.

Décembre 2005 : le gouvernement Charest adopte sous le bâillon la loi 43, qui viole le droit fondamental de négociation collective des 500 000 employés du secteur public, en leur imposant leurs conditions de travail jusqu’au 31 mars 2010. Cette loi les prive également de toute capacité de nuisance à des fins revendicatives et du droit de grève, sans leur accorder de mesures alternatives de règlement des différends (médiation, arbitrage, etc.). La condamnation de cette action gouvernementale injustifiable par le Bureau international du travail (BIT) a laissé de marbre la grande argentière de l’État, Monique Jérôme-Forget. Et tout cela sème somme toute peu d’émoi dans les médias et dans la population.

C’est ainsi qu’au Québec, l’indifférence, voire le mépris face au mouvement syndical semblent parfois aussi forts que… le syndicalisme, car nous vivons toujours dans une société affichant un fort taux de syndicalisation, soit 40,2 % en 2006. Mais qu’en est-il vraiment de la force ou de la faiblesse des syndicats? Ce dossier se penche sur cette question et sur les défis, enjeux et paradoxes du syndicalisme aujourd’hui, alors que « peu de semaines se déroulent sans qu’un syndicat au Québec ne recule devant les demandes de l’employeur », comme nous l’indique Jean-Marc Piotte. Il analyse pour nous les principales transformations du syndicalisme québécois dans le contexte de la mondialisation et leurs conséquences. Jacques L. Boucher livre pour sa part une réflexion portant plus spécifiquement sur le secteur public.

Le mouvement syndical international est aussi appelé à se transformer, tentant d’unifier son action face aux nouvelles réalités que sous-tend la mondialisation. Sid Ahmed Soussi pose un regard informé et critique sur les forces en présence, en particulier au sein de la nouvelle Confédération syndicale internationale.

Il n’est pas vain de rappeler que la mondialisation dont on parle ici est d’abord et avant tout financière. Au cours des années 1980-1990, la liberté de circulation accordée aux capitaux et la déréglementation du secteur financier ont propulsé les investissements, permettant aux entreprises de prendre une expansion jamais vue auparavant. C’est l’un des grands facteurs au cœur du bouleversement qui traverse le monde du travail : éclatement de la production des biens et services, éclatement des cadres de négociation collective, transferts d’emplois, création de zones franches, etc. Les travailleurs sont plus que jamais en concurrence et les États se soumettent aussi à une concurrence fiscale pour attirer les entreprises. Celle-ci pourrait être efficacement contrée par des formes de taxations globales et l’abolition des paradis fiscaux. Il serait grand temps. La crise financière actuelle ne démontre-t-elle pas à nouveau à quel point une nouvelle réglementation du marché mondial et une reprise de contrôle des pouvoirs publics sur la finance sont nécessaires? Sans quoi, acquis sociaux et droits des travailleurs ne cesseront de se dégrader.

Cette transformation du contexte global dans lequel évoluent les syndicats a de véritables visées sociales et politiques – ce dont nous parle Rolande Pinard en traitant des changements dans les rapports de force qu’elle a entraînés. Elle nous rappelle que « les concessions faites par des syndicats affaiblis ne sont pas une affaire privée et qu’elles ont des répercussions décisives sur notre capacité collective de combattre l’exploitation économique et d’élargir les droits liés au travail ». Oublier ce fait, c’est entre autres risquer de nourrir l’antisyndicalisme, une réalité multiforme qu’aborde Mona-Josée Gagnon.
La difficulté, voire l’impossibilité de se syndiquer va de pair avec la précarisation massive du travail qui sert de levier aux forces capitalistes pour engranger profits et rémunérations gargantuesques. Au Canada, il faut en moyenne neuf heures aux pdg les mieux payés pour gagner l’équivalent du salaire annuel moyen d’un travailleur. Ces mêmes pdg sont de fervents défenseurs du libre-échange – un outil puissant pour servir les intérêts privés et neutraliser l’ensemble des pouvoirs publics et démocratiques, dont les syndicats font partie. Ils sont généralement favorables à l’ALÉNA, dont les conséquences négatives sont pourtant manifestes pour des milliers de paysans du Mexique, poussés par la misère à venir fournir une main-d’œuvre bon marché chez nous. Andrea Galvez nous parle de la lutte de ces travailleurs migrants agricoles au Québec, à qui l’on dénie le droit à la syndicalisation mais aussi à un véritable statut de citoyen. Dans un registre similaire, Louise Boivin nous fait découvrir la capacité d’innovation des syndicats à travers la syndicalisation réussie des travailleuses dans les services d’aide à domicile aux États-Unis, une histoire qui fait écho à celle rendue célèbre par l’excellent film de Ken Loach, Bread and Roses.

« On est au coton… », c’est bien ce que disent encore aujourd’hui de nombreux travailleurs et syndicalistes du monde entier dont les luttes sont souvent encore plus difficiles et périlleuses que celles relatées ici. Si on peut douter que Denys Arcand referait aujourd’hui pareil documentaire avec un tel titre, soyons assurés que la syndicaliste et féministe Madeleine Parent, qui y participait à l’époque, en serait toujours – serait-ce en esprit. Monique Simard lui rend un tendre hommage pour inspirer les luttes sociales et syndicales qui sont devant nous.

« J’ai toujours été avec les ouvriers et les ouvrières.
Je ne voulais pas sortir des rangs.
Je voulais pouvoir dire « nous » et que ce soit nous.
C’est ça que j’aimais. »
Léa Roback

 

Le syndicalisme dans la tourmente

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