Relations mai-juin 2016

La puissance de la création

José Acquelin

 Le son de voir (poésie-fiction) 

L’auteur est poète

« Qui dit que mes poèmes sont des poèmes ?
Mes poèmes ne sont pas des poèmes.
Si vous comprenez que mes poèmes
ne sont pas des poèmes
alors nous pourrons parler de poésie. »

Eizô Ryôkan
 
 
Quand j’avance en ce monde, je suis mes yeux qui sont en avance sur moi-même. Voir, c’est autre chose que vouloir être regardé. Voir plus que sa vue, c’est sortir de son œil – certains nomment cela être visionnaire. Car lire le monde ou un livre, c’est bien souvent se lier et trop rarement se délivrer. Car le monde nous écrit avant qu’on ambitionne de savoir le décrypter et le transcrire.
 
Nous sommes signes, nous saignons de ces signes par la voix s’emparolant. Nous croyons nous désigner en nous disant. Les mots nous ligotent dans l’égo, aux regards des autres et des choses qui nous asservissent en voulant nous annexer à leurs raisons d’être plus ou mieux. Le poids de la matière paralyse la signification des mots, rend inerte l’élan d’allègement de l’esprit sauf chez les oiseaux, les papillons ou les nuages.
 
On ne peut et ne sait vivre le temps que comme la locution du binaire inspiration-expiration ; c’est la rançon de l’air qui a inventé les ailes intérieures des poumons. Plus je décline jours et nuits, plus je suis enjoint à les joindre en une seule respiration des multitudes éparses parmi les esseulements assignés. Qui sait corriger les épreuves de la solitude sans avoir envie de publier son cri ou la peur d’être oublié ?
 
Créer, c’est surtout recréer en recyclant les apports de nos sens en une sensibilité voulant leur échapper. Le corset des limites nous lance ce défi – qui n’est qu’une forme du désir de l’appel du vivant – de se prendre pour des corsaires de l’illimité ; l’illimité n’étant qu’une version réductrice et spatiotemporelle de l’infini. L’infini, cette intuition de l’inexistence du temps et de son inévitable distorsion perceptive.
 
L’art, dans son urgence et sa nécessité, est plus bref dans son incarnation matérielle que la vie – dans ses réalités circonscrites et obligées de l’époque – est usante, fastidieuse, exacerbante, exécrable par ses longueurs temporelles et ses langueurs métaphysiques. Révocation temporaire du premier aphorisme d’Hippocrate : « Ars longa, vita brevis[1] ». Il est plus facile de prétendre vouloir soigner les autres que de se guérir de soi-même. L’art ne guérit personne, il donne des sursis ou des sursauts. Sans histoire, j’écris pour ceux qui ne veulent plus d’histoires, même la leur.
 
Parfois les mots sont si pauvres qu’ils ont pitié de l’illusion de ma richesse verbale et qu’ils m’accordent la magnanimité de me taire, pour laisser dire ce qui n’a su sortir des lèvres sans blesser la beauté. La beauté est essentiellement le miroir insolent de notre fragilité. Quelle beauté ne combat pas son anéantissement ?
 
Écrire, c’est dévêtir les paroles du bon usage, multiplier les points de vue au sein du poème pour favoriser les joints et disjoints de la vie. C’est natter les états, aussi contraires paraissent-ils. La signification sentie ou le sens parlant est la mélodie notifiée du poème. Comparable à l’heure bleue après l’aube ou avant le crépuscule, point d’orgue de la lumière céleste sur terre. Ou à la note bleue en jazz.
 
Créer, c’est croire pouvoir fixer, figer une forme d’être qui, elle, ne peut se sentir vivante que si elle nous affranchit de l’erreur de seulement exister selon les codes admis. Créer, c’est se récréer en croyant se reproduire. Mais tout produit du temps ne répète-t-il pas le vide qui lui manque pour ne pas rester languide ? Qui parle (de) la même langue ? Est-ce le son de voir ou la vision de suspendre son bruit ?
 
Si le vent m’inspire, peut-être est-ce parce que, déjà ici, le sang m’expire. J’irai donc en calibrage vif, une idée idem au bout des doigts, une parole minimale sinon induite par les animaux ailés dans l’alentour. Cela sera la beauté toujours aussi inédite de l’évidente nudité d’être, parfaitement synchrone avec celle de ne plus chercher à être, encore ou mieux.
 
Je ne veux pas que la raison me raisonne. Je laisse la justesse justifier ce qui est au-delà de moi, au travers de moi si je peux m’abandonner sans explication à la grâce de ne plus pouvoir être… Sauf en suspension.
 
Je serai réécrit par d’autres après moi qui le feront comme je le fis grâce à d’autres avant moi. L’espace-temps où ces deux certitudes se rejoignent informe, forme et transforme un présent jamais fini. Nulle création n’est seule ou isolée.
 
Je me demande encore parfois ce que la poésie cherche à prouver et peut trouver d’autre qui n’ait pas déjà été dit quand on sent que le soleil bien aligné (Ninon Baldi) descend direct en soi afin de clarifier cela même qui apparaît invisible ou inutile, jusqu’à ce qu’il s’évapore puis redescende s’incarner en temps, en beauté et en silence. Car l’œil du silence donne le son de voir le deuil de soi-même tel un cadeau de la vie.
 
Peut-être bien que, tant originellement que finalement, tout poème est moins utopique qu’uchronique.

 


[1] « L’art est long, la vie est brève. »

La puissance de la création



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