Relations septembre 2001

La sexualité interdite?

Marc Chabot

Le sommeil des repus

L’auteur est professeur de philosophie au collège François-Xavier-Garneau

La révolution sexuelle de la deuxième moitié du XXe siècle a brisé bien des tabous, redonnant au corps toute sa noblesse, avec cependant le risque d’en faire un simple objet. Ne faut-il pas aujourd’hui renouer avec le langage de l’âme pour se tenir éveillés et pour donner à l’autre la possibi­lité de s’inventer dans la rencontre?

« Elle secoua lentement la tête tandis qu’il lui passait
tendrement la main dans les cheveux.
    – Albertine, qu’y a-t-il?
    – Je rêvais, dit-elle distraitement.
    – À quoi rêvais-tu? demanda-t-il avec douceur.
    – Je me souviens mal; à tant de choses…
    – Essaie de te rappeler. Fais un effort.
    – Tout cela était si vague… et je suis si fatiguée…
Toi aussi, tu dois être fatigué. »

Rien qu’un rêve, Arthur Schnitzler

Fatigue. Mémoire. Effort. Le rêve est fini. La sexualité ne se pense plus, elle se pratique. N’importe comment peut-être, mais elle se pratique. L’essentiel est là sous nos yeux, chaque jour. Des corps bougent, des corps crient, des corps semblent jouir. Que cela soit vrai ou pas n’a aucune importance. Le vrai n’est plus un souci pour le commerce. Le souci de la vérité n’est toujours pas notre but. Il suffit de cons­truire, encore et toujours, des mensonges. Avant, le corps était sale, péché, ce qui devait être oublié. Le corps ne comptait pour rien. Nous en avions peur et on fabriquait la peur du plaisir. Maintenant, le corps est tout. Contorsions, cris, écoulements sont au rendez-vous. Aucun souci pour la vérité non plus. Le corps est l’objet au­tour duquel nous inventons nos mensonges. Le corps se vend, donc il est vrai. Le corps se voit, donc il est vrai. Le corps s’entend, donc il est.

Fatigue. Mémoire. Effort. Le rêve est fini. Désormais il faudrait se rappeler, se donner une histoire. Retracer dans le rêve ce qui n’a pas fonctionné. Mais l’histoire est finie. L’histoire s’invente. Il y a eu la révolution sexuelle et elle rapporte bien davantage que la pensée et la réflexion.

Nous n’avions pas imaginé qu’en montrant le corps, qu’en fabriquant les images, qu’en faisant résonner nos cris en dehors de nos chambres, nous venions d’inventer le plus ma­gnifique cache-sexe. Celui qu’on ne pourrait plus nous enlever, celui qui deviendrait le modèle d’une nouvelle aliénation.

Désormais au cœur d’un après-midi de la semaine, on peut vous enseigner les différentes manières d’utiliser un vibrateur. On vous montrera les avantages de chaque modèle, ses cour­bes et ses vitesses. La grosseur de la pile et sa puissance.

Il n’y a rien de plus ordinaire qu’un corps et ses désirs, et si c’est ordinaire, cela se banalise et se commercialise. Intel­ligence minimum, performance maximum.

Il n’y a rien de plus extraordinaire qu’un humain et ses désirs. Complexité, subtilité, histoire et rêve. Mais tout est derrière le cache-sexe.

Nous en sommes à nous regarder dans un miroir pour vérifier si nous existons encore. L’individualisme se tord de rire derrière nous. Il peut se dire : mission accomplie.

Libération de l’insignifiant. Disparition du regard de l’autre.

Je me souviens d’un culturiste interviewé à la télévision qui affirmait aimer faire l’amour dans la position du missionnaire parce qu’il pouvait ainsi contempler le travail de ses biceps. Même l’autre peut être un miroir. Le regard de l’autre n’existe plus, nous abolissons les différences, alors que pourrait-il me faire entendre que je ne sais pas déjà?

« La compréhension pleine et entière de la sexualité dé­passe aujourd’hui en importance l’acte sexuel lui-même. Après des siècles d’obscurantisme, l’esprit veut savoir, et tout savoir. En réalité le corps a presque abdiqué », écrivait D.H. Lawrence vers 1930. Il rédigeait alors un pamphlet intitulé Défense de Lady Chatterley pour expliquer son roman. Ce pamphlet n’a pas été publié à nouveau depuis; pourtant, on peut y lire les déceptions et les espoirs de l’écrivain. Il souhaitait une « compréhension pleine et entière de la sexualité », mais les descriptions de l’acte sexuel dans L’amant de Lady Chatterley suffisaient aux lecteurs. Tout était en place pour l’invention des machines à jouir. Seul ou avec d’autres, seul même avec l’autre.

Le plaisir en pure perte. Il n’en reste rien. Nous nous sommes perdus dans la technique. Le savoir-faire et le savoir-être ont été séparés. Le plaisir se pense maintenant sans l’autre. Mais cela fait marcher l’industrie.

Il nous manquait un corps, nous a-t-on dit. Il nous fallait un corps d’où la jouissance pourrait venir, il nous fallait un corps avec le droit d’être. Nous avons le corps et nous cherchons l’esprit de la jouissance. Tout n’est pas mauvais, mais nous vivons dans l’illusion de l’accompli. La génération de la révolution sexuelle s’est endormie aussitôt l’acte accompli. J’ai parfois le goût d’affirmer : ne la réveillons pas. Sortons en silence, sur le bout des pieds. Quittons cette chambre de la solitude. Partons vers l’inaccompli. L’effort à faire est là. Laissons dormir ceux et celles qui sont repus par leur performance.

Chaque génération doit aller vers le manque, aucune gé­nération ne peut se satisfaire de l’accompli, encore moins des supposées prouesses de la jouissance.

L’invention de l’autre

Fatigue. Mémoire. Effort. Cette solitude, elle se pense, elle se parle. Elle n’est pas tout ce que nous pouvons être. Je vis dans une société qui fait tout pour qu’un seul sexe existe. Tout va vers le même, tout va vers la disparition de l’intelligence. L’aventure est une forme d’égoïsme. L’acte le plus anticonformiste consiste à inventer l’autre. L’autre, c’est ce dont je peux me réjouir. Le souverain bien est dans l’effort pour s’approcher de l’autre, pour l’inventer et pour l’inviter à s’inventer. Il me semble qu’il y avait une part de ce rêve dans L’amant de Lady Chatterley.

Le moi est traître. Entrer en dialogue avec soi, c’est encore un monologue. Si je me parle, c’est que j’ai la responsabilité de bien me dire devant l’autre. Le plaisir à l’état brut peut toujours se conjuguer au singulier. Mais c’est justement ce singulier qui brise l’aventure humaine.

Au pays de l’individualisme, on peut très bien se satisfaire du singulier. L’autre est de passage ou simple objet. Il ne fait pas le monde, il ne défie pas le temps, il n’invente pas avec moi une histoire, il est jetable, comme tout le reste, comme tous les restes que nous sommes pour la société marchande. Nous le savons maintenant que l’acte sexuel ne permet pas l’invention de l’autre. La jouissance sexuelle a bien du mal à être autre chose que la jouissance de l’objet. Certains n’en sortiront jamais. Certains ne s’y retrouvent plus.

Il nous faudrait sortir de la perte sèche des corps. Le souci de l’autre se mêlant au souci de soi. Il nous faudrait sortir de l’adolescence de la révolution sexuelle. C’est un défi terrible puisque nous l’avons faite confortable, nous l’avons faite sur le dos du passé. Nous ne pouvions pas imaginer une révolution sexuelle qui nous mènerait dans l’enfermement, mais nous pourrions nous remettre à penser en dehors de l’acte, en dehors des gestuelles de la solitude.

Chaque être est plein de secrets

Chaque être habite plusieurs mondes. C’est ce que nous pouvions voir dans Eyes Wide Shut, le film de Stanley Kubrick tiré de la nouvelle d’Arthur Schnitzler. Il y a des actes de l’esprit qui pourraient nous mener ailleurs que dans l’acte sexuel. Il y a des actes de l’esprit qu’on peut recevoir comme une jouissance. Penser la sexualité dans sa dimension philosophique et métaphysique nous permettrait d’aller voir en dehors de nous-mêmes. Il n’est pas dit que cette marche vers l’autre ne peut s’accomplir que dans et par le corps.

« Aucun rêve, fit-il en poussant un léger soupir, n’est jamais qu’un rêve.
Elle lui blottit la tête contre sa poitrine.

    – Maintenant j’espère que nous sommes bien réveillés, et pour une très longue période. »
Il allait dire :

    – Pour toujours, mais avant qu’il ait pu prononcer un mot elle posa un doigt sur ses lèvres tout en murmurant comme pour elle-même :

    – Il ne faut pas chercher à connaître l’avenir.

Et ils restèrent, silencieux, plongés dans une légère torpeur sans rêves, tout près l’un de l’autre … »

Rien qu’un rêve,
Arthur Schnitzler

Relire ceux et celles qui ont fait le monde, ceux et celles qui cherchaient le corps et l’âme, ceux et celles qui voulaient des deux. Renouer avec le langage de l’âme. Romantisme en moins. Individualisme en moins. Le souci du manque au bout des lèvres. Le désir inépuisable des mondes secrets. Se tenir loin du mensonge, ce n’est pas vivre dans la prétention de la vérité. C’est surtout se laisser habiter par le souci des autres. L’hu­main n’est pas soucieux pour rien.

Il y aura probablement encore de longues heures d’auto-contemplation, des solitudes criantes, des appels inutiles pour un retour en arrière et surtout la crainte de ne plus jamais s’éveiller près de l’autre. Nous participons, chacun à notre manière, au délire collectif de la chosification.

Il n’y a aucune raison d’être optimiste. L’inutilité de l’op­timisme est indiscutable. Comme si nous pouvions sauver la sexualité d’elle-même, comme si nous pouvions en faire autre chose que ce solipsisme de tous les instants. Ce n’est pas la sexualité qu’il faut désormais humaniser, c’est l’humain lui-même qui ne sait plus son nom. Ne demandons pas au plaisir d’avoir une mémoire à notre place.

D.H. Lawrence attendait des lecteurs, il n’a rencontré que des voyeurs. C’est le plaisir primaire de Lady Chatterley qui attirait les lecteurs et les lectrices. On lisait ce roman pour apprendre le corps. Il faudrait désormais le relire pour retrouver la liberté et l’harmonie du vivant.

Le sexe se tient toujours tout près de la mort. Il est triste. Il est aussi la joie immense d’être au monde. Le sexe se tient tout près de la solitude. Il est pourtant l’approche ultime de l’autre si nous le voulons. 

La sexualité interdite?

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