Relations décembre 2006

Les veines ouvertes de l'Afrique

réalisée par Jean-Marc Biron

Le sens du dialogue interreligieux, entrevue avec Jean Mouttapa

Nous vivons à une époque où toute tradition religieuse est suspectée d’engendrer la violence. Un arabe face à Auschwitz, le dernier ouvrage de Jean Mouttapa, directeur du département Spiritualités des Éditions Albin Michel, spécialiste des religions et du dialogue interreligieux, rend compte d’un événement regroupant des chrétiens, des juifs et des musulmans, croyants et non croyants, dans une démarche commune appelée Mémoire pour la paix. Ces personnes se sont rassemblées au lieu le plus emblématique de la Shoah, pour vivre une expérience de rencontre, de dialogue et de connaissance mutuelle. Jean Mouttapa a bien voulu répondre à nos questions sur le sens de son engagement.

Relations : Un arabe face à Auschwitz, de même que votre ouvrage précédent, Religions en dialogue, écrit il y a quelques années, rendent compte d’un engagement qui vous est cher, celui du dialogue des religions. Quel sens donnez-vous à celui-ci?

Jean Mouttapa : Le dialogue interreligieux est pour moi indissociable de l’expérience chrétienne. De par le mystère de l’incarnation auquel il se réfère, le christianisme a une vocation de médiateur entre les êtres humains, en toute transparence et dans la plus grande invisibilité possible. La parabole évangélique du grain, en cela, s’applique totalement à lui : « Si le grain ne meurt, il ne portera pas de fruit. » Pour que vive l’Évangile, que l’Église a pour seule fonction de transmettre, il est peut-être nécessaire qu’un certain christianisme sociologique trop sûr de lui fasse l’expérience d’une kénose, comme Dieu l’a faite à travers l’homme Jésus – en se dépouillant de sa condition divine –, et qu’il se dépouille ainsi de toute volonté de puissance.

Historiquement, le christianisme est, avec l’islam, la religion la plus impérialiste, celle qui s’est répandue dans le monde entier, pour le meilleur et pour le pire et avec les pires et les meilleurs moyens. La conséquence paradoxale est que le christianisme est certainement la religion qui s’est le plus confrontée aux autres cultures au fil de l’histoire, comme on l’a vu avec les jésuites Matteo Ricci, en Chine, et Robert de Nobili, en Inde, ou avec le dominicain Bartolomé de Las Casas, dans les Caraïbes. Cette expérience de confrontation et de rencontre fructueuse nous donne des outils pour approfondir un authentique dialogue interreligieux.

Le christianisme ne peut qu’en tirer profit. Un dialogue avec l’Orient, par exemple, en particulier à travers l’Inde, la Chine et le Japon, est essentiel pour redécouvrir des dimensions perdues ou non explorées du christianisme occidental – je pense à l’expérience d’une méditation ultime, dont on n’a des exemples que chez certains mystiques, alors que l’Orient chrétien l’a beaucoup plus cultivée.

Mais, pour moi, avant d’être une expérience proprement religieuse, le dialogue interreligieux renvoie à une expérience de fraternité humaine fondamentale, au-delà des clivages et des étiquettes politiques, religieuses et ethniques. C’est ce que j’ai vécu à travers Mémoire pour la paix. Le discours religieux est passé au second plan. En ce sens, situer la relation entre les trois monothéismes uniquement sous l’égide d’une filiation à Abraham est nettement insatisfaisant. Cette relation doit retrouver une dimension citoyenne. L’ouverture aux autres religions ne peut se faire dans l’oubli de la transformation du monde.

Mais pour être crédibles, les chrétiens doivent être conscients de la catastrophe historique que représente une certaine histoire de l’Église inscrite dans l’histoire humaine. Alors, il devient possible de dire au monde, et à l’Occident en particulier, que l’inspiration évangélique peut aussi servir dans l’exploration de la dimension de la fraternité, ce troisième terme de la devise républicaine française trop souvent oublié, et dans l’approfondissement de la démocratie.

Rel. : Dans le dialogue avec l’islam et le judaïsme, les chrétiens jouent-ils, selon vous, suffisamment leur rôle?

J. M. : Malgré les bonnes volontés, ce qui se fait est souvent insuffisant. C’est aussi vrai en France, qui pourtant possède des atouts considérables. Elle est le pays d’Europe où vit la plus grande diaspora juive ainsi que la plus grande population musulmane, et cela, dans un contexte de laïcité. Elle devrait être un creuset du dialogue judéo-musulman dans le monde. C’est loin d’être le cas.

Les chrétiens se trouvent à l’origine de nombreuses rencontres interreligieuses, mais ils n’arrivent pas à mobiliser la participation. Ces rassemblements réunissent la plupart du temps 95 % de chrétiens, 3 % de juifs et 2 % de musulmans. Pourquoi cette incapacité des chrétiens à être un élément rassembleur? Je pense que c’est par peur du risque, par manque de prophétisme. Pourtant le voyage Mémoire pour la paix montre qu’il peut en être autrement. Cela a surpris tout le monde.

En effet, à la suite de ce voyage, des dizaines de rencontres ont eu lieu en province et à Paris entre juifs, musulmans et chrétiens. De là est né un début de structure, à l’initiative de membres de l’Union des étudiants juifs de France et de groupes d’origine maghrébine. Ils s’étaient rencontrés au cours du voyage et ils ont établi ensemble un regroupement qui s’appelle COEXIST et qui a essentiellement pour fonction d’aller, par binôme – un intervenant juif au côté d’un intervenant musulman –, dans les collèges pour parler du racisme ou du respect des droits.

Il y a, certes, des rencontres officielles entre imams, rabbins et évêques, dans le cadre desquelles est réaffirmée leur volonté de paix. Mais le dialogue des religions est une chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls religieux! Il faut que les laïcs des trois religions s’investissent d’une autre manière. Il y a cinquante ans, l’Amitié judéo-chrétienne de France ne s’est pas constituée entre les évêques et les rabbins, mais grâce au concours de laïcs et d’intellectuels qui, après le désastre de la Shoah, ont voulu réfléchir ensemble. L’Amitié judéo-chrétienne de France a fait depuis lors un travail extraordinaire, précisément parce qu’il s’agissait de laïcs et non pas de gens de l’institution.

Par ailleurs, depuis un certain nombre d’années, nous assistons, en France, à un phénomène problématique qui fonctionne selon ce que j’appelle la logique du tiers exclu. Le rapprochement de chrétiens, catholiques et protestants, avec le monde musulman s’accompagne parallèlement d’un éloignement vis-à-vis du monde juif. Ce phénomène s’explique par notre incapacité à penser une fraternité qui soit vraiment universelle et qui ne se fasse pas aux dépens d’un tiers. Le rapport avec le monde musulman est si difficile à établir qu’il demande un investissement énorme. Alors, on se focalise sur cette relation bilatérale jusqu’à en oublier le tiers, en l’occurrence, le monde juif. Il y a 30 ans, c’était le contraire : les chrétiens engagés dans le dialogue avec le monde juif passaient assez volontiers sous silence la question palestinienne.

Rel. : Vous insistez beaucoup sur un travail de mémoire, comme condition essentielle à un authentique dialogue interreligieux.

J. M. : Il faut absolument explorer sans complaisance notre propre histoire. Les chrétiens y ont été presque obligés moralement par la Shoah. Le lien était trop évident entre l’anti-judaïsme traditionnel chrétien et l’antisémitisme païen et pseudo-scientifique de la fin du XIXe siècle, qui est lui-même à l’origine de l’antisémitisme exterminateur nazi. En étudiant l’histoire, on ne peut que constater une certaine continuité dans ces dérives successives. Par exemple, l’Inquisition espagnole a été le point de départ d’une ethnicisation de l’anti-judaïsme chrétien. Jusqu’au XVe siècle, le juif converti était un chrétien comme les autres. À partir de la persécution des « nouveaux chrétiens » sous l’Inquisition, le christianisme a perdu son universalisme religieux.

Ce retour aux sources est loin d’avoir été mené à terme. Je rappelle souvent la phrase du psychanalyste français Daniel Sibony : « L’origine de la haine, c’est la haine de l’origine. » Je crois que telle sera la grande affaire du christianisme du XXIe siècle. S’attaquer au malaise qui naît de cette origine trouble : une religion qui se réfère à Jésus qui n’est pas fondateur de religion! Jésus est un dissident, comme beaucoup d’autres dans le monde juif du premier siècle, mais sa dissidence n’est pas schismatique, c’est clair dans les évangiles. Ceux-ci sont juifs, de part en part. Jésus est un juif pratiquant qui vit et qui meurt en juif.

Ce que Jésus apporte de neuf, à mes yeux, c’est la nécessaire distance du vrai croyant « qui n’a qu’un Père », vis-à-vis de tout ordre social, familial, politique… et même religieux, puisque le religieux fait partie de « ce monde », c’est-à-dire de l’univers socio-culturel. La mise en valeur de la liberté intérieure, qui rend tout possible et qui dissout toute peur, voilà la bonne nouvelle! Elle est d’ordre universel, elle doit se vivre ou se revivre dans d’autres cultures et dans le respect de ces cultures.

Pour les chrétiens, le judaïsme est donc cet « autre » qui, au départ, fut « même ». L’enracinement du christianisme, à l’origine, dans le judaïsme, ainsi que sa différenciation radicale par la suite sont deux éléments qui sont essentiels pour saisir les défis contemporains du pluralisme et penser tout rapport à l’altérité, que ce soit à l’islam, à l’Orient ou à l’Afrique.

Rel. : Le pluralisme à l’intérieur duquel nous vivons nous met en contact avec l’altérité présente dans les diverses cultures qui se côtoient. Or, cette diversité était autrefois organisée de façon séparée, ce qui pouvait permettre aux cultures de se reproduire, chacune dans son propre espace. Le défi actuel n’est-il pas d’apprendre à vivre ensemble sans nécessairement faire un amalgame de toute cette richesse qu’apporte la diversité?

J. M. : La question primordiale de notre temps à laquelle nous confronte la mondialisation, c’est comment vivre le pluralisme dont nous ne pouvons plus faire abstraction? Comment faire pour que cette mondialisation ne provoque pas ce que certains appellent le choc des civilisations? Comment vivre, dans chacune de nos sociétés, le rapport entre l’unité et la diversité dans le respect des singularités culturelles inscrites dans une vision de l’universel?

C’est toute la difficulté de ne plus seulement tolérer l’autre à condition qu’il reste à sa place, mais de faire de l’autre une partie de soi-même, de le reconnaître comme partie prenante de notre propre identité. Ce travail possède ses dangers, notamment le syncrétisme, mais malgré tout cela, il est nécessaire. Cela exige l’analyse de ce qui, au cœur même de mon identité, relève de la relation à l’autre.

Je donnerai un exemple de la dimension « politique » de ce type de démarche. Avec soixante historiens français, je travaille sur un ouvrage consacré à l’histoire de l’islam en France. Ce volume de 1200 pages rendra compte de la rencontre entre l’Autre musulman et la France, qui commence avant même que la France soit France! En 732, Charles Martel arrête les arabes à Poitiers, mais ceux-ci restent présents plusieurs décennies dans le sud de la France. Puis, tout au long de l’histoire, avant même les vagues d’immigration du XXe siècle, les relations – conflictuelles le plus souvent, mais relations tout de même, ne cessent pas. Elles imprègnent, qu’on le veuille ou non, toute la pensée française, sa littérature, sa peinture, etc. En réalité, on s’aperçoit que l’identité française, dans l’histoire même de sa formation au long cours, ne peut faire l’impasse sur son rapport à l’autre, à cet autre que sont les musulmans, et qui n’a jamais été pensé sérieusement.

Il en est de même sur le plan religieux. Il y aurait tout un travail à faire pour comprendre comment le christianisme lui-même, tel qu’il est constitué aujourd’hui, est le fruit de polémiques diverses et le fruit de visions différentes à l’intérieur même de l’Église primitive. Nos textes fondateurs sont eux-mêmes pluriels. Nous avons quatre évangiles qui parfois se contredisent. Mais c’est une chance pour le christianisme. Nous avons parfois la vision d’un christianisme monolithique sur lequel auraient poussé des branches hérétiques ou schismatiques qu’il aurait fallu couper les unes après les autres. La réalité est contraire. L’hérésie, elle, est première car le mot hérésie signifie choix. Les différents choix possibles, les différentes branches sont déjà dans les racines et ce n’est que petit à petit qu’un christianisme plus ou moins unifié (ou uniformisé) émerge de ces polémiques avec les gnostiques ou avec les Cathares. La diversité est constitutive. Il faut creuser l’histoire et la géographie pour comprendre que l’identité chrétienne n’est pas monolithique; c’est un produit historique. À partir de là, on peut comprendre que le sens de la foi peut se déplacer. Et ne plus s’accrocher à des formulations géographiquement situées et historiquement datées peut nous permettre de nous approcher d’une foi non idolâtre. Parce que l’idolâtrie consiste à porter sa foi sur ce qui n’est pas Dieu, sur ce qui n’en est qu’une image.

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