Relations août 2008

Fragilités

Jean-Claude Ravet

Le scandale de la faim

Les investisseurs en capital de risque, après avoir essuyé de lourdes pertes dans la crise immobilière, se sont emparés des céréales comme matière spéculative pour mousser leur profit. Ces denrées de première nécessité sont ainsi devenues un secteur d’investissement particulièrement lucratif, encensé par les conseillers financiers et les banques : « Tirez avantage de la hausse du prix des céréales », clament-ils à qui veut l’entendre. Ainsi, depuis 2006, le prix moyen du blé, du riz, du maïs, entre autres, a plus que doublé. L’attrait pour les biocarburants, un autre facteur important de la crise alimentaire actuelle, est du même ordre : une source alléchante de profit pour les investisseurs. Alors que 900 millions de personnes souffrent de la faim et que ce nombre va en s’accroissant, il est juste de qualifier la fabrication d’essence à partir des céréales, comme Jean Ziegler le fait, de véritable crime contre l’humanité.

Les émeutes de la faim dans une quinzaine de pays ont sonné l’alarme. Il y a urgence d’agir en mettant un frein à cette logique financière criminelle qui vole le pain des pauvres.

Pendant ce temps, libéraux et conservateurs ont fait alliance au parlement canadien pour faire passer la loi qui imposera un contenu de 5 % de bioéthanols dans l’essence à compter de 2010. Sous prétexte de mesure écologique, ils contribuent à aggraver la crise alimentaire et la spéculation. On constate la même inertie navrante à l’échelle internationale. Le Sommet international sur la sécurité alimentaire de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), tenu à Rome du 3 au 5 juin, qui regroupait des milliers de délégués et d’observateurs de l’ensemble des nations, s’est terminé par des demi-mesures et des vœux pieux. Étudier davantage les conséquences de la production de biocarburants sur la crise alimentaire… Diminuer de moitié le nombre de personnes souffrant de faim dans le monde en 2015. Il y a plus de 10 ans, un pareil sommet de la FAO avait décrété le même objectif. Non seulement cet objectif n’a-t-il jamais été atteint, mais le nombre de personnes qui souffrent de faim dans le monde n’a cessé d’augmenter. C’est que les bonnes intentions ne peuvent enrayer l’engrenage financier qui ne cesse de broyer des vies dans la production de profits et l’enrichissement obscène d’une élite. La déclaration finale du sommet de la FAO a même eu l’indécence de présenter comme solution à la crise alimentaire l’accélération de la libéralisation du commerce, alors que celle-ci livre pieds et mains liés les petits producteurs comme les nations en développement aux multinationales de l’agrobusiness. On croit rêver!

Des mesures structurelles qui mettent un frein à la voracité sans fond des spéculateurs doivent être mises en œuvre (voir par exemple la campagne d’ATTAC « Spéculation et crise : ça suffit! » – www.stop-finance.org). Mais à voir la mollesse des décisions politiques qui se prennent au niveau national et international, elles semblent si loin à l’horizon qu’il y a de quoi désespérer. Cette désespérance à l’égard des instances politiques actuelles ne doit cependant pas nous paralyser. Elle doit au contraire nous inciter à agir, à entrer dans le mouvement de résistance, à prendre nos responsabilités, à investir le domaine politique et à assumer notre rôle de citoyens. Les chrétiens appellent cela : « espérer contre toute espérance ».

Les milliers de catholiques qui se sont rassemblés à la mi-juin, au Congrès eucharistique international de Québec où l’on a fait la promotion de l’eucharistie, devraient en être convaincus… Ce sacrement ne fait-il pas mémoire de l’engagement de Jésus contre les structures de pouvoirs déshumanisants de son temps? N’est-il pas le repas qui creuse la faim et la soif de justice? Le rappel subversif que Dieu – celui que les maîtres du monde aiment tant servir en grande pompe – a fait sa demeure parmi les affamés, les exploités, les spoliés de la terre (Matthieu 25)? Qu’il est un parmi eux, ni plus ni moins? Et vouloir le servir, c’est dès lors suivre un chemin semblable à celui que Jésus a pris : rompre les chaînes de la servitude, libérer les opprimés, lutter contre l’accaparement du pain et de la terre par quelques-uns, et ne pas avoir peur du prix à payer pour un tel engagement. Il est source de vie et condition de la liberté.

Ne pas prendre ce risque, et se replier dans la sécurité de celui qui ne veut pas savoir, ce serait accepter d’être collaborateur d’une guerre larvée contre les dépossédés, contre l’humanité : « un embusqué qui à l’arrière vit du sang d’autrui », disait sévèrement le philosophe Patocka.

Fragilités

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