Relations Décembre 2012

Le rire: banal ou vital?

Robert Aird

Le royaume québécois de Momus

L’auteur est historien et professeur à l’École nationale de l’humour
 
 
La société humoristique est une thèse développée en France dans les années 1980 par Gilles Lipovetsky et que l’on retrouve encore aujourd’hui sous la plume de plusieurs intellectuels français, notamment Georges Minois et François L’Yvonnet (voir l’article de Jérôme Cotte). Mais dans quelle mesure peut-elle s’appliquer au Québec? Lorsque le gourou de l’humour, Gilbert Rozon, se permet de passer par-dessus la tête des élus pour négocier directement avec les étudiants en grève afin d’éviter que son festival ne soit perturbé, il est facile de penser que le Québec est un pays vassal du dieu Momus[1]!
 
Un peu d’histoire 
Au Québec, le rire devient une véritable industrie dans les années 1980. L’Occident est déjà entré depuis un moment dans l’ère du divertissement lorsque l’avocat Gilbert Rozon a l’idée de fonder un festival d’humour, en 1982. Celui-ci deviendra une multi-entreprise florissante consacrée au rire. L’empire Juste pour rire (JPR) étendra ses ramifications dans plusieurs pays, une première dans l’histoire, du moins si on exclut les associations dites joyeuses ou bouffonnes du Moyen Âge, qui organisaient des cortèges, des processions parodiques et satiriques, des mascarades et des farces.
 
Plus près de nous, les histrions amateurs qui cherchaient à suivre les traces d’Yvon Deschamps pourront dès lors utiliser les galas JPR diffusés à la télévision pour lancer leur carrière. Rapidement, les humoristes deviendront des figures incontournables des salles de spectacles, du petit écran et de la radio commerciale, lieu par excellence de la fête permanente. Sur Internet, les capsules et émissions humoristiques se développent à une vitesse vertigineuse. Le rire vient mélanger et confondre les genres. Par exemple, la « messe dominicale » de Tout le monde en parle est à la fois une émission d’affaires publiques et un talk show où le rire n’est jamais bien loin, venant désamorcer les tensions et décrisper les visages quand l’ambiance devient trop sérieuse. Le sérieux remporte rarement la manche contre ce rire obligatoire et tyrannique qui amène les politiciens à devoir prouver leur sens de l’humour et de la répartie.
 
Pour assurer le maintien et le développement des activités humoristiques, Gilbert Rozon a eu l’idée de former des bouffons professionnels. Fondée en 1988, l’École nationale de l’humour compte aujourd’hui un peu plus de 400 diplômés. Plus besoin d’apprendre le métier sur le tas. C’est encore une première dans l’histoire. Lors du trentième anniversaire du Festival JPR, l’animateur Stéphan Bureau a clamé que l’humour fait du Québec une société distincte. Les deux tiers des spectacles en salle sont humoristiques et cette industrie culturelle est la plus rentable au Québec. En 1999, le Groupe Rozon voit son monopole brisé par l’apparition d’un rival, le Grand Rire de Québec, qui produit des galas humoristiques diffusés aussi à la télévision.
 
Le règne de Momus et d’Hermès[2]
L’omniprésence de l’humour et de ses artisans dans un contexte d’industrialisation et d’institutionnalisation du rire a soulevé diverses questions et controverses. On dénonce le financement gouvernemental accordé à cette industrie, on entend souvent des critiques reprocher aux humoristes leur homogénéité, leur vulgarité, leur médiocrité langagière, la vacuité de leur discours. L’impératif économique (vente de billets, cotes d’écoute) et les valeurs hédonistes de nos sociétés contemporaines amèneraient, selon certaines critiques, les humoristes à ne pas prendre de risques, à véhiculer un contenu insignifiant et conformiste ou tourné sur soi-même, sur son confort, sur son quotidien, sans remettre en question l’ordre établi. La pratique humoristique au service de la rentabilité marchande ferait primer le spectaculaire sur le message et sa présence dans l’industrie du divertissement lui aurait fait perdre sa vocation satirique. Le comique serait devenu un argument de vente, perdant ainsi sa valeur intrinsèque, détachée de toute logique mercantile.
 
La présence de plusieurs humoristes engagés ou encore de la série télévisée Les Bougon semblerait plutôt montrer que l’humour codifié, érigé en système, n’est pas nécessairement assujetti à la fatalité idéologique de notre époque. Pour paraphraser Maurice Lever lorsqu’il traite des confréries burlesques médiévales dans son ouvrage Le sceptre et la marotte. L’histoire des fous de cour (Paris, Fayard, 1983), l’humour est un spectacle et se consomme comme tel sans pour autant cesser de signifier. Reste à savoir si cet humour engagé est véritablement subversif. Si ce n’est pas le cas, peut-être vaut-il mieux sortir des sentiers battus par l’industrie et la pratique professionnelle de l’humour, comme le font Les Zapartistes? À moins que la société humoristique n’ait vraiment tué le « rire véritable », le « rire libre », comme le soutiennent plusieurs penseurs français?


[1] Momus personnifie la satire et la moquerie dans la mythologie grecque.
[2] Hermès est un dieu de la mythologie grecque associé au commerce.

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