Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Pascal Lardellier

Le rite, entre résilience et résistance

L’auteur, sociologue et professeur à l’Université de Bourgogne à Dijon, en France, a publié entre autres Nos modes, nos mythes, nos rites. Le social, entre sens et sensible (EMS, 2013)

Réalité anthropologique fondamentale, le rite est partie intégrante des sociétés séculières et se profile dans bien des cas comme résistance à la logique utilitariste qui y domine.

 

Le rite interroge toutes les sociétés, qu’il y soit omniprésent (et hyperritualisé comme au Japon) ou notablement par défaut, comme dans nos sociétés occidentales utilitaristes et rangées sous le paradigme de « l’individualisme connecté ». Pourtant, on repère même chez nous des rites à tous les niveaux de la société, souvent à bas bruit. Cela signifie qu’ils remplissent d’inestimables fonctions pour les communautés qui viennent se ressourcer à ces formes symboliques, creusets d’histoire, d’identité et de tradition. Quant aux institutions, elles considèrent les rites comme des alliés objectifs, eux qui leur offrent une théâtralité (Balandier parlait de « théâtrocratie ») et une légitimité. Car le rite est un cadre qui borne, esthétise et dramatise les relations qui y prennent forme et sens. Que serait un mariage, un enterrement, une soutenance, une investiture sans ce cadre symbolique qui va scénariser ce qui est en train d’être vécu, pour le laisser dans la mémoire personnelle et institutionnelle ? Il y a des choses difficiles à bâcler, sauf à faire tache. Il ferait scandale, par exemple, que des noces ou des funérailles soient « expédiées » en quelques minutes ! Pour que les choses soient acceptables, il leur faut une durée particulière, nécessairement plus longue que ce que la stricte fonctionnalité exige.

Et pourtant, au prix d’une singulière amnésie, nous n’avons plus guère conscience de tout cela. Étonnant oubli, alors que le lien social se distend. En vertu de l’impératif de spontanéité censé régir les rapports sociaux, la modernité semble avoir voulu évincer coûte que coûte les rites, leur solennité, prétendument contrariante, le naturel devant présider aux relations. Cette norme de spontanéité est cependant propre à l’Occident, l’Afrique et l’Asie étant encore très ritualisées. Pourtant, le rite « noue le Nous » (Régis Debray), il est ce lieu intangible des liens, identitaires, communautaires… Et l’absence de rites ouvre souvent sur l’anomie, ce principe de désorganisation, voire de démoralisation. Car j’y reviens, le rite encadre les relations et leur sert d’écrin. Pour le dire joliment avec Alain Caillé : il est des contextes dans lesquels « le lien prévaut sur le bien » ; précisément les contextes symboliques et rituels.

« Animal social, l’homme est un animal rituel. Supprimez une certaine forme de rite et il réapparaît sous une autre forme avec d’autant plus de vigueur que l’interaction sociale est intense. Sans lettre de condoléances ou de félicitations, sans carte postale occasionnelle, l’amitié d’un ami éloigné n’a pas de réalité sociale. Il n’y a pas d’amitié sans rite d’amitié. Les rites sociaux créent une réalité qui sans eux ne serait rien[1]. » Grâce à eux, les relations – et donc la société – trouvent leurs racines profondes. Le rite, alors, est cette formidable ouverture à autrui et un creuset donnant une forme sociale à la relation, tout à la fois « porte et pont », pour reprendre une métaphore célèbre du sociologue allemand Georg Simmel.

Une parenthèse sociale

Après cette « défense et illustration » liminaire des rites, essayons d’en proposer une définition. Le sens du mot est large et la notion, extensible. Par-delà la diversité des contextes qu’embrasse le spectre rituel (d’une porte passée à deux à une grand-messe politique), il est une parenthèse sociale « qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures » (pour le dire comme Saint-Exupéry). Des espaces-temps particuliers, théâtraux et symboliques, parenthèses sociales dramatisant les rapports, cristallisant une situation, tout en célébrant quelque chose ; car les rites sont des parenthèses permettant à une communauté de se rassembler pour communier autour des principes, des valeurs qui la fondent. Défilés et prises d’armes, rentrées officielles et investitures mettent en scène en les rappelant les principes qui sous-tendent les institutions militaires, judiciaires, universitaires… On s’aperçoit alors que les rites sont incroyablement présents dans notre société occidentale, désacralisée en apparence. Ils habitent la modernité sous des formes variées et parfois inattendues. Toujours, ces cérémonies contemporaines réinvestissent des structures anciennes, pour encore marquer les passages et modifier les statuts, tout en « faisant appartenir ».

Les médias, le cinéma (la montée des marches au festival de Cannes), le sport (les protocoles encadrant toute compétition), la politique et même le commerce et la consommation se sont massivement appropriés des codes rituels. La scénographie donne de la solennité, tout cela afin de donner de l’importance, voire de sacraliser les acteurs rituels. Bien sûr, les rites se sont édulcorés en « servant » des contextes aussi profanes, perdant leur aura sacrée au contact du prosaïque (im)pur. Et certains d’entre eux sont loin de la définition canonique de Marcel Mauss, qui affirmait que « le rite est l’ensemble des règles qui disent comment l’homme doit se comporter avec les choses sacrées ».

Une perte de substance symbolique et une rupture des liens de tradition peuvent les transformer en spectacles ou en jeux, moments ludiques et théâtraux qui s’épuisent dans leur accomplissement le temps d’une petite soirée festive. Il en est ainsi de l’Halloween ou encore des carnavals (désormais essentiellement commerciaux) ou, plus grave, des conduites (c’est bien le mot) à risques des jeunes, non maîtrisées par la forme et les règles rituelles.

La temporalité du rite

Le rapport au temps est l’un des marqueurs symboliques les plus importants du rite. En effet, l’action rituelle prend toujours sens dans une temporalité particulière, bien plus lente que le temps ordinaire. Le ralentissement du cours ordinaire des choses est même un indice patent de cérémonialité. Or, l’idée d’une parenthèse rituelle induit une durée particulière impartie, parfois fixée canoniquement par un texte sourcilleux (les bien nommés livres de rituels), alors que le monde contemporain – et notamment notre Occident toujours pressé ! – fait violence à l’écrin rituel. En effet, au nom de l’urgence, de l’utilitarisme et de notre culte de l’instantané, il l’oblige à modifier ses scripts et à raccourcir la durée habituellement lente et longue dont le rite a besoin pour distiller ses bienfaits symboliques. En clair, le rite subsiste, mais sous des formes raccourcies, folklorisées ; sa dramaturgie devient parodique, car on se joue de ses codes pour y mettre du second degré, de la « distance au rôle » (Erving Goffman). Ainsi l’Halloween d’origine celtique comme la « fête des morts » mexicaine, grave et conjuratoire, deviennent des enfantillages récupérés par Hollywood et le commerce.

On aura compris que le rite constitue une réalité anthropologique et sociologique fondamentale. Mis en tension par notre société de l’instantané, le rite se situe bien entre résistance et résilience. Résistance, car ses contextes, même édulcorés, raccourcis, adaptés, tendent à perdurer, et c’est par son absence qu’il fait sentir ses bienfaits, alors par défaut. Les crises traversées par la jeunesse et l’école, par exemple, ne seraient-elles pas d’abord des crises ouvertes par l’absence de rites ou la perte des rites traditionnels qui caractérisaient cette période de changement (les rites de passage) et de transmission (les rites d’institution) ? Les institutions se voient alors contraintes de re-ritualiser des domaines où la disparition des rites est vécue comme une carence. Ainsi, les nouveaux rites funéraires ou républicains (en France) reviennent au goût du jour, prouvant par là même leur efficacité. On remet de la solennité, de la lenteur, du symbolique, suspendant un moment la logique utilitariste dominante dans une société contemporaine capitaliste faisant autant l’éloge de l’immédiat et de la performance que du changement constant.

Mais le rite est résilience, aussi, car il s’adapte à l’air du temps et aux nouveaux contours des institutions. Moins rigide qu’elle n’y paraît, sa forme est souple, plastique ; la résilience du rite réside donc dans cette capacité d’adaptation aux époques et aux communautés.

Le rite instaure une relation implicite et puissante à une autre dimension, à une autre temporalité, qui sont cosmiques. Il met de la transcendance, de la mémoire et de l’histoire sur des choses qui sans lui seraient strictement factuelles. N’oublions pas la définition canonique de Mauss : « le rite administre le rapport des hommes au sacré ». Eh bien, le rite porte traces de cette origine sacrée dans les précautions l’entourant, dans la magnificence qui lui est inhérente, dans les origines immémoriales des gestes et paroles qui lui donnent corps et des mythes qui le sous-tendent. Toujours, il s’agit d’instaurer une relation entre l’ici et un autre, voire un « radicalement Autre » (le Ganz Andere du théologien Rudolf Otto). Le rite instaure un rapport vertical, appelle à la transcendance ; il est en ce sens résistance à l’aplatissement marchand du monde, tout en produisant de la mémoire longue, contre l’amnésie du flot quotidien. Notre époque, parfois oublieuse de cette dimension, feint de négliger le rite, mais revient à lui souvent, comme la vague revient à la plage, quand l’appétence symbolique resurgit. En clair, ses éclipses ne sont que passagères. Et c’est une bonne nouvelle pour celles et ceux qui sont attachés à une approche inconditionnelle des rapports sociaux.

[1] Mary Douglas, De la souillure. Essai sur les notions de politesse et de tabou, Paris, Maspero, 1971.

Les rites au cœur du lien social

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend