Relations Décembre 2012

Le rire: banal ou vital?

Lucie Joubert

Le rire des femmes

L’auteure est professeure au Département de français de la Faculté des arts de l’Université d’Ottawa

Les femmes rient. Non seulement rient-elles mais elles font rire, et pas seulement d’elles. Mais, pour en avoir la certitude, il faut accorder une oreille attentive à ce rire; il faut – c’est regrettable mais il n’y a pas d’autre moyen – « ghettoïser » le phénomène, en faire un objet d’intérêt à part, même si le rire est, paraît-il, universel. En effet, quelque chose cloche au royaume du comique : sur la scène, les femmes humoristes sont encore scandaleusement moins nombreuses que les hommes; dans les ouvrages savants ou les anthologies sur l’humour, elles brillent toujours par leur absence. On les voit exceptionnellement dans les galas, on ne les cite pas quand on analyse doctement l’humour littéraire, on ne les donne pas en exemple… Pas surprenant qu’on ait peine à croire, encore aujourd’hui, à l’existence d’un rire féminin.
 
Pourtant, les femmes ont – évidemment – toujours ri, souvent à leurs risques et périls. Arlette Farge montre bien l’opprobre qui guette, au siècle dit des Lumières, la rieuse dont « la béance de la bouche […] peut vite devenir une inconvenance ». Cette impudicité, évidemment, « pèse surtout sur les femmes que leurs cascades de rires, appelés péjorativement "gloussements", tirent souvent vers une sorte d’animalité, voire une sexualité trop montrée. La bouche ouverte de la femme et son rire à pleine gorge sont reçus par les sociétés du XVIIIe siècle comme des outrances qui rendent la femme "trop femme", trop excessive dans son désir[1] ». Après le sein que Tartuffe ne savait voir au XVIIe, c’est la bouche qu’il fallait maintenant cacher.
 
Même aujourd’hui, le rire des femmes s’inscrit souvent dans le rite de la séduction, à la différence près qu’on voit maintenant les limites passives qui lui sont imparties : si les femmes s’esclaffent aux blagues des hommes[2], si elles gloussent encore, elles se donnent trop rarement le droit de renverser le mouvement et de faire, à leur tour, les blagues qui feront rire leurs interlocuteurs. C’est ici que le rapport de séduction prend des allures de rapport de force : tout comme les employés qui se sentent obligés de rire des farces – même les plus plates – du patron pour ne pas écoper ou se faire mal voir, la femme qui veut être aimée poussera loin la complaisance. Parfois au point de se nier elle-même d’ailleurs : quelle femme n’a jamais ri jaune devant le sexisme volontaire et calculé d’un homme qui n’attend à l’évidence qu’une moue de désapprobation pour conclure que les femmes n’ont pas d’humour et que le féminisme fait toujours des ravages?
 
Le rire des femmes, c’est aussi celui que l’on s’astreint à dépouiller de toute spécificité féminine pour qu’il ait droit de cité dans notre « société humoristique » (Gilles Lipovetsky) : parlez-en aux scriptrices et aux humoristes féminines, obsédées par le danger de faire de « l’humour de filles » qui risquerait d’éloigner le public masculin – et une certaine partie de l’auditoire féminin qui croit aussi que les femmes sont moins drôles que les hommes. Il semble loin le temps où Clémence, la bienheureuse, n’avait pas à se poser la question et faisait crouler de rire des salles complètes de femmes avec ses chaleurs de ménopause. Car il est de bon ton maintenant de se moquer de ces « matantes »; on oublie un peu vite que ce sont encore elles, majoritairement, qui achètent les billets pour les spectacles d’humour et qu’elles pourraient avoir envie qu’on change de cibles.
 
Malgré tout, le rire des femmes continue de fuser : parce qu’il se situe, pour le moment encore, en dehors du rire « universel », c’est peut-être dans sa singularitéqu’il peut encore le mieux s’exprimer, finalement. Qu’on pense seulement au rire salvateur qui jaillit dans cet espace bien net – et encore bien féminin – qu’est la cuisine. Ou encore au fou rire avec l’amie, la sœur, la tante, la mère, l’aïeule qui se donne le droit d’en pousser une bonne et de se moquer d’un monde inique dont les femmes font encore les frais, dans bien des coins de la planète. Le rire des femmes est un secret bien gardé; c’est pourquoi il faut saluer l’audace des filles qui, enfin, se permettent de lancer des blagues en classe au lieu de rire de celles des gars, le courage des femmes qui montent sur scène pour investir le dernier bastion masculin – la politique étant l’avant-dernier –, sachant d’avance que leurs prestations seront évaluées en fonction d’une norme masculine : « elle est vulgaire (cinglante, souple, énergique, drôle)… pour une femme ». Le rire des femmes, par la résistance même qu’on lui oppose, porte en lui l’espoir d’une véritable connivence avec le rire de l’Autre, de quelque sexe qu’il soit.


[1] Arlette Farge, « Rire pour mieux savoir au XVIIIe siècle », dans Jean Birnbaum (dir.), Pourquoi rire?, Paris, Folio, no 555, p.106.
[2] Les études sur le rire des femmes en situation homosexuelle restent encore à faire pour voir les changements dans la donne en matière de séduction.

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