Relations Décembre 2012

Le rire: banal ou vital?

Entrevue avec Richard Kearney

Le rire de Dieu

Richard Kearney est professeur de philosophie herméneutique au Boston College, aux États-Unis. Il vient de publier Dieu est mort, vive Dieu. Une nouvelle idée du sacré pour le IIIe millénaire : l’anathéisme (Nil, 2012). Dans ce livre, il présente, entre autres, l’humour et le rire comme une des dimensions fondamentales de la religion, sans laquelle elle risquerait de refléter une représentation pervertie de Dieu et de la quête spirituelle. Il a bien voulu répondre à nos questions.
 
Relations : On ne peut pas dire que le rire est ce qui ressort le plus quand on pense aux religions. Pourtant, vousconsidérez le rire comme une de leurs dimensions fondamentales. Pouvez-vous vous expliquer?
 
Richard Kearney : Ce n’est pas un accident si l’un des récits fondateurs de la tradition abrahamique a pour thème le rire. Je fais référence à l’épisode (Genèse 18, 1-15) où un étranger divin auquel Abraham a offert l’hospitalité lui annonce que son épouse, Sara, aura bientôt un fils, alors qu’elle est vieille et stérile. Apprenant cela, celle-ci se met à rire. Sara donnera à l’enfant le nom d’Isaac, ce qui signifie en hébreu « celui qui rit ». Le rire est ici clairement le signe de l’acceptation d’un paradoxe, d’une contradiction, de l’impossible rendu possible. Acceptation qui est au cœur de l’expérience de la foi. L’épisode inaugural de l’évangile de Luc, celui de l’Annonce de la naissance de Jésus faite par l’ange à Marie, fait directement écho au rire de Sara. Il a en effet la même structure narrative : un étranger divin, inattendu, se présente à Marie et lui annonce l’inconcevable, qu’elle accueille d’abord avec crainte, puis confiance, débordante de joie. On entend le rire de Marie entre les lignes…
 
Ce rire de Sara et de Marie résonne, pour moi, au cœur de toute religion authentique, comme expression d’une quête spirituelle enracinée dans la condition humaine. Il est signe d’humilité, d’humanité, comme la racine latine commune de ces mots nous le rappelle : humus (« terre »). La quête de Dieu est ainsi indissociable de la fragilité de la condition humaine et terrestre, du charnel, du sensible, qui s’épanouit dans l’hospitalité et l’accueil de l’autre.
 
Je suis d’accord sur le fait que cette dimension a souvent été laissée de côté. Nous reviendrons sûrement sur les raisons de cet « oubli ». Mais c’est précisément dans la réappropriation de cette part oubliée, au moyen d’un travail herméneutique sur les sources et les textes fondateurs, que les religions peuvent prétendre à une libération.
 
Un grand mystique chrétien du Moyen Âge, Maître Eckart, nous montre le chemin à suivre, lui qui a dit : « Dieu m’a raconté une blague, et le voir rire m’a plus appris que toutes les Écritures. » Nous sommes à mille lieues du dogmatisme et du fondamentalisme, mais au cœur de toute herméneutique.
 
Il existe une longue tradition dans l’islam, très proche de cette compréhension de la foi qu’a Maître Eckart. Elle contredit l’image véhiculée par les médias qui ne s’intéressent qu’aux islamistes et qui fait de l’islam une religion allergique au rire, extrêmement dogmatique et rigoriste. Le soufisme est une de ses variantes, à laquelle se rattachent les poètes et mystiques persans Rûmî et Hafez, chez qui le rire, le chant, la danse et même l’érotisme occupent une place centrale. Un des écrits célèbres de Hafez, qui a vécu au XIVe siècle, s’intitule d’ailleurs J’ai entendu le rire de Dieu. Cette tradition parle d’un Dieu qui aime rire et joue à cache-cache avec nous.
 
Il faut se poser la question : est-on capable de rire comme Sara et Marie devant l’inattendu, devant le non-planifié qui cherche à être? Ou bien s’enferme-t-on dans la rigidité du savoir, dans une posture de maîtrise totale, en fermant les fenêtres et les portes au souffle de la nouveauté, de l’inédit, en mettant la clé dans la propriété du sens? La tentation est forte actuellement, dans bien des religions, de favoriser un repli dans la sécurité rigide, figée, mécanique, étrangère à la vie, comme le font les mouvements fondamentalistes chrétiens, musulmans, juifs et autres. C’est aussi la réaction conservatrice et dogmatique de l’Église hiérarchique catholique. Je dirais qu’ils ont oublié la partie intégrante de la foi qu’est le rire, parce qu’ils ont oublié une dimension essentielle de l’existence.
 
 
Rel. : Pourquoi le rire est-il si suspect pour les courants fondamentalistes?
 
R. K. : En accordant une place centrale au rire, le croyant accepte que Dieu, ainsi que tout être et toute chose, soit insaisissable. Par contre, si je crois posséder Dieu ou la vérité alors il n’y a évidemment plus de place pour le rire. Tout devient trop sérieux. Imperméable à la vie. Rire, au contraire, c’est laisser partir, c’est laisser la vie prendre des chemins insoupçonnés, c’est accepter d’être en chemin, de se tromper, d’être guidé par d’autres. Quand nous ne sommes plus capables de rire, alors c’est que nous sommes proches de la tombe, coupés de la vie.
 
Si les fondamentalistes de tout acabit voient d’un mauvais œil le rire, et même le haïssent, c’est qu’il menace l’édification dogmatique et la certitude sur lesquelles repose leur intransigeance. Se croire détenteur absolu et exclusif de la vérité contenue dans l’Évangile, la Thora, le Coran ou ailleurs, signifie qu’on évacue tout paradoxe, toute différence, tout différend de sens. Pas de place possible pour les jeux de sens, les enjeux herméneutiques. Pas de place donc pour le rire qui sous-tend tout cela. Et encore moins pour un Dieu qui rit. Il n’y a plus qu’un sens univoque, quasi mécanique. À chaque mot correspond un ordre absolu. Mais nul humain ne peut posséder l’absolu absolument. C’est le propre de Dieu.
 
C’est pourquoi aussi le rire se présente comme l’antidote par excellence contre ces courants religieux témoignant d’un Dieu de la mort. Le rire est la plus grande défense non-violente contre leur violence. Si on arrive à rire malgré eux ou encore à les faire rire, ils sont vaincus, désarmés. La vie reprend le dessus. Il me semble que le vrai test pour reconnaître un croyant en un Dieu de la vie serait de demander : est-ce que vous pouvez rire? Et rire de tout? Même de Dieu? Avec Dieu?
 
Un film comme La vie de Brian des Monty Python, qui parodie la vie de Jésus, n’est pas du tout irreligieux ou méprisant pour le christianisme. Certes, il fait rire et rit du christianisme. Il tourne en dérision certaines pratiques religieuses, mais ce faisant, il défige les textes sacrés, les libère de leur carcan qui pervertit leurs sens.
 
L’irrationnel, l’absurde du rire et de l’humour remplissent une fonction essentielle dans la vie humaine qui est loin d’être futile. Le philosophe Henri Bergson, dans Le rire. Essai sur la signification du comique (Presses universitaires de France, 1900), faisait remarquer déjà que le rire nous permet de prendre une certaine distance par rapport aux choses et aide à mieux réfléchir. Il nous permet de déconstruire les idées qui peuvent s’être pétrifiées avec le temps. Et c’est souvent le cas des textes de la Bible de même que des autres livres sacrés, comme des pratiques religieuses elles-mêmes, qui peuvent être devenues inflexibles, mécaniques, sans rapport avec la vie, et même sources d’oppression. Le rire alors devient salutaire. Il est une riposte à l’empêchement de vivre.
 
Il va sans dire que le film qui a fait scandale dernièrement et qui a provoqué une onde de choc dans le monde musulman, Innocence of Muslim, n’a rien à voir avec ce genre d’humour. Nous sommes plutôt devant le contraire de l’humour. C’est de la moquerie pure et cruelle. Il ne cherche pas à faire rire mais à blesser, à humilier. Il est à l’opposé du côté libérateur et revivifiant du rire.      
 
Rel. : Vous avez parlé de la résistance par le rire. Pouvez-vous nous donner des exemples?
 
R. K. : Prenons le christianisme, parce que c’est la tradition religieuse que je connais le mieux. Vers la fin du Moyen Âge, au temps de l’Inquisition, les autorités de l’Église condamnaient radicalement le rire. Eh bien, le rire n’a pas cessé pour autant d’occuper une place importante dans la culture populaire. Pensons au Mardi gras, à la nuit de la Saint-Jean, à la fête des fous ou aux différents carnavals où s’opérait un véritable renversement social : l’évêque et même le Christ étaient représentés en âne ou en bouc. Ceux qui étaient les derniers – les plus petits, les sans-pouvoir – devenaient les premiers. Nous sommes dans la même lignée que celle du renversement de la hiérarchie sociale et religieuse opéré par Jésus en son temps quand il s’identifiait aux plus pauvres, aux exclus, à la figure de l’étranger.
 
L’exemple de saint François est emblématique. Au moment où les autorités de l’Église prêchaient les croisades et se comportaient comme des princes, lui et ses frères prenaient l’habit des pauvres, vivaient parmi eux et témoignaient de l’Évangile, de l’humilité de Jésus et de l’amour de l’humanité en riant et en chantant. C’est pour ça qu’on a surnommé saint François le « jongleur de Dieu ».
 
Par la suite, il y a la commedia dell’arte, Rabelais, Shakespeare, Cervantes, Dante et tant d’autres qui, au cœur d’une société où l’Église s’identifiait au pouvoir et à la richesse des élites, se moquaient de l’ordre social et de la religion, tout en mettant en valeur la beauté de la condition humaine et de l’Évangile.
           
Plus près de nous, il y a Joyce et Beckett. En attendant Godot, par exemple, est une pièce qui parle de Dieu comme d’un clown. Elle a toute une perspective utopique, prophétique, tragi-comique. Joyce et Beckett, tous deux Irlandais, ont connu l’oppression du pouvoir britannique, puis celle de l’Église, qui lui a succédé. Ils ont su en rire d’une manière telle que cette moquerie ouvrait à une spiritualité, je dirais, très « eucharistique », c’est-à-dire qui redonnait une place centrale au charnel, au sensible, à l’amour du monde, au partage et à la solidarité avec les plus pauvres.
 
Le rire pour ces deux auteurs était une manière de faire un pied de nez à la misère. Quand on se trouve écrasé par la détresse, disait Beckett, quand on gît par terre dans un fossé, il ne reste qu’une chose à faire : péter dans ses pantalons et rire! Être capable de rire dans les pires épreuves de la vie, c’est, il me semble, un des grands messages des auteurs religieux. Je pense à Stanislas Breton et à Jean Vanier, par exemple.
 
 
Rel. : Quel lien faites-vous entre l’engagement pour la justice et le rire?
 
R. K. : Faire une place centrale au rire, cela ne signifie évidemment pas rire tout le temps ou prendre la vie à la légère. Cela ne veut pas dire faire fi du côté tragique de l’existence. Le rire authentique n’est pas une échappatoire, la permission d’esquiver nos responsabilités. C’est, au contraire, une manière de voir, dans les situations les plus dramatiques, la possibilité d’un espoir, d’un possible, d’un renouveau sur le point d’advenir. Et de s’y engager avec confiance.
 
C’est important d’en prendre conscience, surtout de nos jours où tout est occasion de sitcom. Il y a un certain je-m’en-foutisme qui traverse la société, charriant un rire désinvolte et cynique. Ce rire est très différent de celui qui donne vie et pousse à agir. Jonathan Swift, ce prêtre anglican irlandais du XVIIe siècle, grand maître de la satire, l’avait très bien compris. Il a pu parodier la terrible famine qui sévissait en Irlande en discourant sur l’utilité de manger les enfants, dans Modeste proposition, disant en même temps qu’il ne fallait jamais oublier la « saeva indignatio », la féroce indignation. Le rire et le tragique doivent demeurer inséparables, dans l’existence comme dans la religion.
 

Propos recueillis par Jean-Claude Ravet

Le rire: banal ou vital?

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