Relations Décembre 2012

Le rire: banal ou vital?

Catherine Caron

Le rire: banal ou vital?

Dans son célèbre film La vie est belle (La vita è bella), le cinéaste et comédien Roberto Benigni a eu l’audace d’amener le rire et le comique au cœur de l’univers apocalyptique des camps d’extermination nazis. Il n’était pas le premier artiste à le faire, mais son inspiration avait ceci d’inédit qu’elle lui venait de sa vie, de la manière fantaisiste et protectrice qu’avait son père envers l’enfant qu’il était de lui raconter son expérience vécue dans un camp de travail nazi pendant la Deuxième Guerre mondiale. La grande figure de la résistance française Germaine Tillion est aussi de ceux qui ont manié l’humour noir, cette fois à l’intérieur même du camp de Ravensbrück où elle écrivit clandestinement Le Verfügbar aux Enfers[1], une opérette tragi-comique érigée en arme de moquerie et de culture contre la barbarie – un acte de liberté et de survie par le rire.
 
Frère jumeau mystérieux des pleurs qui accompagnent la naissance, le rire est ainsi si intimement lié à la condition humaine qu’il existe partout où l’être humain vit, survit et risque parfois même de mourir – littéralement – d’avoir ri de qui il ne fallait pas ou au moment où il ne le fallait pas.
 
Nul ne connaît sans doute mieux la fonction vitale du rire et sa force d’exutoire que les victimes d’oppression. Cette idée détonne dans une société comme la nôtre, où l’humour est « industrialisé » au point où nous vivons dans une sorte d’état permanent de sur-permission de rire. Loin de tout besoin ou nécessité de transgression.
 
Or, le rire est-il jamais plus exquis que lorsqu’il est proscrit et inattendu, lorsqu’il surgit naturellement, sans avertir, au détour d’une mimique, d’une maladresse, d’une situation incongrue? Qui n’a pas de souvenirs impérissables de fous rires survenus dans des lieux ou des moments interdits – église, tribunal, cérémonie, etc.? À trop fabriquer le rire, on risque de le banaliser et de lui enlever son pouvoir politique et son pouvoir de transgression.
 
Il nous semble important d’analyser ce qu’induit l’industrialisation de l’humour, un phénomène socioculturel si majeur au Québec qu’il en est même difficile de réfléchir sur le rire hors de l’omniprésence des humoristes sur les scènes et dans les médias. Or, si certains d’entre eux secouent avec mordant les puces du nombrilisme et des préjugés, par exemple, combien nourrissent plutôt le terreau du conformisme et d’un mimétisme social où chacun est sommé de savoir faire le comique à son heure – élites politico-médiatiques en tête – pour se faire aimer et accepter?
 
Bien sûr, s’interroger à ce sujet ne signifie pas pour autant nier le fait que de tous temps, les êtres humains ont eu besoin de se rassembler devant ceux et celles qui font rire – clowns, bouffons, saltimbanques, comédiens. Et de rigoler ensemble dans le précieux partage de moments de paix et de détente. Décembre arrive et avec lui l’un de ces temps de réjouissances où il fera bon rire avec nos proches et s’amuser tantôt des ricanements émerveillés des enfants, tantôt des esclaffements hilares de cousins et de patrons éméchés. Le tout lors de fêtes destinées à consolider – et parfois recréer – des liens familiaux et sociaux que la vie, les différences et les conflits effritent souvent.
 
Le rire répond à certaines exigences de la vie en commun, comme le disait le philosophe Henri Bergson dans son ouvrage bien connu Le Rire. Essai sur la signification du comique (PUF, 1900). Il « doit avoir une signification sociale. » Quelles sont ces significations et de quelle nature est l’acte de rire dans la société actuelle? Dans l’histoire aussi? Ces questionnements traversent ce… drôle de dossier.
 
Bien plus qu’une simple conséquence du comique et du divertissement, le rire est comme un funambule sur le fil fragile des états qui secouent notre être. Il vacille, fragile et fort à la fois, entre incertitude et ivresse, élevé par l’esprit ou ancré à la chair, exposé à tous les vents de l’expérience humaine qui peuvent le faire basculer tantôt côté joie, tantôt côté tristesse.

« Il le faut avouer, telle est la vie humaine
Chacun a son lutin qui toujours le promène
Des chagrins aux amusements »
Voltaire, Jean qui pleure et qui rit


[1] Mis en scène pour la première fois au Théâtre du Châtelet à Paris, en 2007.

Le rire: banal ou vital?

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend