Secteur Revue Relations

DOSSIER : L'ogre de la finance

Le règne de la spéculation

Par : Jacques B. Gélinas

L’auteur est sociologue, essayiste et conférencier

La suprématie de la finance dans notre société a été rendue possible par les multiples capitulations de la classe politique. La crise actuelle révèle bien la nature prédatrice, spéculative et destructrice d’un capitalisme ainsi poussé au bout de sa logique.

La crise financière qui secoue la planète depuis l’été 2007 révèle au grand jour un paradoxe renversant. Le système économique se trouve aujourd’hui dominé par les outils qu’il a créés pour faciliter les échanges : la monnaie et la finance. C’est ce que l’on appelle la financiarisation de l’économie. Cette hypertrophie du système financier, infesté par la spéculation, ne pouvait que déboucher sur une crise profonde, non seulement financière mais économique et sociale.

Mon propos est de montrer comment, par quelles décisions, par quels processus et selon quelle logique le capitalisme a subi une perversion aussi délétère. On constatera que cette crise est différente de toutes celles que l’on a connues jusqu’à présent, parce qu’elle est systémique. Le système est malade de sa propre logique d’accumulation.

Ce qui est vraiment nouveau

On assiste depuis trois décennies, et surtout depuis le milieu des années 1990, à un développement phénoménal des marchés financiers. Une évolution marquée par la généralisation non moins phénoménale de la spéculation.

La spéculation financière, qui consiste à faire de l’argent avec de l’argent sans production réelle de richesse, n’est pas nouvelle. Ce qui est vraiment nouveau, ce qui explique la suprématie des marchés financiers, c’est la capitulation signée et contresignée de la classe politique. Depuis trois décennies, les gouvernants n’ont cessé, par lois et traités, de renoncer volontairement à leurs pouvoirs – et devoirs! – de réglementer l’économie et d’encadrer de leur autorité la monnaie et le système financier qui, faut-il le rappeler, sont des biens publics.

Une question lancinante taraude naturellement les esprits des honnêtes gens : pourquoi les politiciens se sont-ils pliés si docilement aux vœux des lobbies d’affaires? Le premier devoir des élus n’est-il pas de défendre les biens publics et de répondre aux besoins et aspirations de leurs mandants? Et pourtant… Le fait est que le capitalisme globalisé a engendré une classe politique planétaire dont les intérêts se situent au-delà des intérêts nationaux et du bien commun. Il s’agit d’une nouvelle caste qui, par opportunisme et esprit de servitude, aspire de toutes ses forces à joindre les rangs de l’overclass globale des nouveaux riches qui pullulent aujourd’hui dans le monde[1].

Dans la mentalité de nos politiciens imbus de l’idéologie néolibérale, ce qui est bon pour les multinationales est bon pour le Québec, pour le Canada et pour tous les peuples. Abandonner nos forêts, nos mines, notre eau, notre potentiel éolien et autres richesses naturelles à des intérêts étrangers, c’est bon pour le Québec. Le contrôle de nos instruments économiques est un concept dépassé. Tout est à vendre. Ce mouvement de capitulation a commencé à se concrétiser au début des années 1980, lorsque le puissant lobby du grand patronat nord-américain, représenté aux États-Unis par la Business Roundtable et au Canada par le Conseil canadien des chefs d’entreprise (CCCE), s’est mobilisé pour amener les politiciens à éliminer toute contrainte réglementaire contraire aux ambitions des milieux d’affaires. Et ceux-ci ont obtenu ce qu’ils voulaient, comme s’en est vanté le pdg du CCCE, Thomas d’Aquino : « Regardez les causes qui nous tiennent le plus à cœur et, par ailleurs, ce que tous les gouvernements et tous les grands partis ont fait ou veulent faire. Ils ont tous adopté le programme pour lequel nous nous sommes battus depuis deux décennies[2] ».

Chronique des capitulations de la classe politique

Voici, dans une énumération succincte, la chronique des capitulations de la classe politique qui, traité après traité, a abandonné ses pouvoirs de réglementation monétaire et financière :

Août 1971 : abrogation par le gouvernement des États-Unis du système monétaire de Bretton Woods pour le remplacer par un système de change flottant; cette décision entérinée mondialement par les Accords de la Jamaïque, en 1976, a ouvert la voie à une spéculation effrénée sur les devises.

1979-1981 : arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher au Royaume-Uni (1979) et de Ronald Reagan aux États-Unis (1981), qui ont donné l’exemple de la démission politique, en affirmant la suprématie des lois du marché sur les législations nationales : « Government is not the solution, government is the problem. »

1980 : Mise en place d’un puissant lobby sous la houlette d’American Express, alors leader mondial des services financiers, pour inciter le gouvernement des États-Unis à proposer, voire imposer, un nouveau modèle de libre-échange englobant les services et, au premier chef, les services financiers.

1986 : adoption par le parlement britannique du Financial Service Act approuvant la déréglementation de la Bourse de Londres; c’est le fameux Big Bang financier qui allait se répercuter sur toutes les places boursières du globe.

1989 : entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange Canada–États-Unis (ALÉ), suivi, en 1994, de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), deux traités qui, pour la première fois dans l’histoire des échanges économiques internationaux, couvrent non seulement les marchandises, mais les services et les investissements; l’ALÉNA confère aux investisseurs transnationaux le pouvoir de poursuivre les gouvernements pour « abus de réglementation ».

1989 : création de l’APEC – Asia-Pacific Economic Cooperation – qui réunit les dirigeants de 21 pays du Bassin du Pacifique (56 % du PIB mondial), dans le but de préparer les géants émergents du Sud-Est asiatique à la signature d’un accord de libre-échange sur le modèle de l’ALÉNA.

1995 : entrée en vigueur de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) responsable de l’application d’une trentaine de traités néolibéraux, dont l’Accord général sur le commerce des services et l’Accord sur les services financiers qui ont généralisé la déréglementation financière à la grandeur de la planète.

1999 : signature par le président Clinton du Financial Service Modernization Act qui abolit le Glass-Steagall Act, une législation charnière proclamée par le président Roosevelt, en 1933, qui délimitait et réglementait les champs d’opération des banques d’investissement, des banques commerciales et des assureurs.

Les dérèglements d’un système déréglementé

Dans son essai sur la finance globalisée, le professeur d’économie François Morin, qui a siégé au Conseil général de la Banque de France pendant neuf ans (1985-1993), raconte sa stupéfaction quand, au début des années 1990, il a « pris conscience, brutalement, que nous changions de planète financière et économique[3] ». Les chiffres qu’il voyait défiler sur ses écrans montraient que le flux des transactions financières mondiales atteignait des volumes exorbitants, disproportionnés par rapport aux besoins de l’économie réelle pour la production des biens et des services. Quelques années plus tard, il s’est mis en frais d’établir une première quantification des flux qui traversent la sphère monétaire et financière internationale. Fondé sur les données accumulées par la Banque mondiale, le FMI et la Banque des règlements internationaux[4], le tableau qu’il dresse pour l’année 2002 montre que le total des transactions financières mondiales s’élève à 1 100 000 milliards de dollars, alors que les transactions relatives à l’économie réelle – le PIB mondial – ne comptent que pour 32 300 milliards de dollars. Déduction faite des besoins de change du commerce international et du tourisme, il conclut que 95 % de toutes les transactions financières mondiales consiste en des opérations de spéculation pure.

En 2008, la situation continue d’étonner. Le total des transactions financières mondiales a doublé pour s’élever à 2 200 000 milliards de dollars, contre un PIB mondial de 55 000 milliards. L’économie spéculative l’emporte donc sur l’économie productive dans une proportion de 40 à 1.

Il appert donc que la spéculation financière sous toutes ses formes a transformé le système financier mondial en un casino planétaire incontrôlé et incontrôlable : spéculation massive sur les devises, prolifération des paradis fiscaux, internationalisation spectaculaire des flux de capitaux, multiplication des fonds spéculatifs, dérive de la Bourse vers les produits dérivés, glissement des banques vers les opérations de spéculation, déferlement sur les marchés financiers de produits toxiques échafaudés sur des créances, pudiquement nommés « papiers commerciaux adossés à des actifs » (PCAA). Les alchimistes du Moyen Âge, alliant un mélange de science et de spéculations mystiques, cherchaient la formule devant leur permettre de changer le plomb en or. Les alchimistes contemporains de la finance ont trouvé la formule magique leur permettant de changer le papier en argent.

Les Money Masters, nouveaux maîtres du monde

Déjà, en 1995, le magazine d’affaires britannique The Economist observait que « les marchés financiers sont devenus les juges et jurés de toute politique économique[5] ». En raison des ressources financières colossales qu’il peut mobiliser, contrôler et allouer, l’oligopole financier des banques et des fonds d’investissement est devenu le véritable régulateur des marchés mondiaux et de l’économie en général. Une telle domination est devenue possible en raison de l’influence qu’exercent les institutions financières sur l’allocation des capitaux, la concentration des entreprises, la concurrence, la gestion des risques inhérents à la spéculation et, surtout, sur le comportement de ces grands emprunteurs que sont les gouvernements.

Claude Béland, qui présidait en 1996 le « Sommet sur l’économie et l’emploi » – surnommé le Sommet du déficit zéro –, a expliqué quelques années plus tard comment il avait senti « les pressions exercées sur le gouvernement par le marché financier mondial qui insistait pour que le Québec élimine son déficit en trois ans. […] Il y avait un participant important qui n’était pas autour de la table[6] ».

Les Money Masters peuvent se féliciter d’avoir réussi un ultime coup de maître en assujettissant les banques centrales à leur service. Celles-ci se sont vues coincées dans un rôle de pourvoyeuses de liquidités pour satisfaire les besoins de la spéculation, alors que leur mission consiste à répondre aux besoins de crédit du système productif. Les voilà maintenant forcées d’offrir le service après-vente, en réinjectant dans le système des milliers de milliards de dollars pour remplir le vide causé par les PCAA qui se sont volatilisés.

La crise existentielle du capitalisme

La présente crise économique et sociale enclenchée par le déraillement de la finance remet en cause le système capitaliste lui-même, malade de sa propre logique d’accumulation. Le nouveau régime d’accumulation par la spéculation n’a pas dénaturé le capitalisme. Au contraire, il lui a permis d’aller jusqu’au bout de ce que lui dicte sa vraie nature. Comme le remarque le dramaturge allemand Bertolt Brecht, « c’est dans l’exagération que se révèle la vraie nature d’un système ».

Dans un système, tout se tient. Ceci posé, l’affirmation que la sphère financière tourne sur elle-même, déconnectée de l’économie réelle, appelle une nuance. En réalité, la finance demeure organiquement reliée au système productif par un formidable siphon qui aspire vers le haut les gains de productivité des travailleurs. C’est dire que l’accumulation par la spéculation financière est essentiellement parasitaire. Car le pouvoir d’achat de l’argent acquis par la spéculation est réel. Ce pouvoir provient nécessairement de quelque part. Il ne peut venir que d’une ponction sur le système productif qui seul engendre de la valeur. Cette ponction du capital spéculatif sur le système productif s’effectue sur le dos des travailleuses et des travailleurs, des chômeurs, des assistés sociaux, des mal logés, des démunis et des pauvres qui comptent pour 80 % des habitants de la planète.

Ainsi se vérifie, une fois de plus, la démonstration de Naomi Klein qui explique, dans son essai sur le capitalisme du désastre, comment les maîtres du système profitent de toutes les crises et de toutes les tragédies pour exiger des moins nantis toujours plus de concessions[7].

Sortie de crise verrouillée : qui fera sauter les verrous?

Craignant l’effondrement du système et la colère de la population, les mêmes politiciens, qui ont endossé la déréglementation des services financiers, cherchent à tâtons « la sortie de crise ». Ils s’enfargent dans leurs propres contradictions, car ils ont eux-mêmes tissé la toile d’un nouvel ordre international économique et juridique qu’ils ont pris soin de verrouiller par tous ces accords de libre-échange qu’ils ont signés. Le dilemme auquel ils font face a de quoi les rendre schizophrènes : comment re-réglementer ce système sans dénoncer les accords de libre-échange qui le verrouillent dans la déréglementation? Qui fera sauter les verrous? Certainement pas ceux qui les ont fabriqués et appliqués avec tant de zèle. Tout indique que le groupe des 20 pompiers-pyromanes – le G20 – ne fait qu’éteindre les feux, en éludant la seule véritable solution à la crise : la régulation…

Cette crise, plus profonde qu’on ne le croit, est une invitation à rebâtir l’économie sur des bases nouvelles. Qui le fera? Des voix s’élèvent pour que l’Organisation des Nations unies assume le leadership, comme sa Charte l’y autorise, d’un nouveau projet de société d’envergure mondiale. Le Conseil économique et social de l’ONU pourrait, conformément à sa mission première, utiliser ses pouvoirs pour convoquer un large éventail de représentants gouvernementaux et d’organisations de la société civile, comme Vía campesina, la Confédération syndicale internationale, la Marche mondiale des femmes, le Forum mondial des alternatives, l’Alliance sociale continentale, ATTAC, les Amis de la Terre et tant d’autres. L’objectif : repenser le système financier international et reconstruire l’économie sur la solidarité et la coopération, plutôt que sur l’individualisme et la compétition.



[1] Voir « La classe des enrichis », Relations, no 703, septembre 2005.

[2] Cité par Peter C. Newman, Titans : How the Canadian Establishment Seized Power, Toronto, Penguin Books, 1999, p. 159.

[3] François Morin, Le nouveau mur de l’argent, Essai sur la finance globalisée, Paris, Seuil, 2006, p. 9.

[4] Créée en 1933, la Banque des règlements internationaux (BRI) est la plus ancienne et la plus discrète des institutions financières internationales. C’est en quelque sorte la banque des banques centrales.

[5] The Economist, le 7 octobre 1995.

[6] Dans une entrevue accordée à la journaliste Clairandrée Cauchy, Le Devoir, le 15 février 2003.

[7] Naomi Klein, La stratégie du choc, La montée d’un capitalisme du désastre, Montréal/Paris, Leméac/Actes Sud, 2008.