Relations mai 2001

La fatigue  politique du Québec

Jean Pichette

Le refus de l’ordre global

Alors que l’empire capitaliste fait peu à peu fondre les frontières nationales, les ténors souverainistes du Québec proposent paradoxalement de faire de cette dissolution le fer de lance de leur projet. L’État devient alors simple maître d’œuvre de mécanismes visant la conquête de marchés; la langue, réduite au statut d’outil de communication, s’apparente à un prétexte
justifiant une division de plus en plus factice entre l’« intérieur » et l’«extérieur».

En 1998, le Québec a célébré le 50e anniversaire du Refus global, certains lisant même dans ce texte phare de notre histoire moderne un guide d’action toujours actuel. « Le passé dut être accepté avec la naissance, il ne saurait être sacré. Nous sommes toujours quittes envers lui […] Fini l’assassinat massif du présent et du futur à coups redoublés du passé. » Dans le Canada français duplessiste du milieu du siècle dernier, Paul Émile Borduas et ses 15 camarades cristallisaient ainsi l’opposition au sein d’une société déjà en ébullition. Mais la résistance ne peut plus se contenter aujourd’hui de faire table rase du passé. Un nouvel appel d’air est certes nécessaire : il exige cependant de faire obstacle au nouvel ordre global qui s’impose désormais en traversant les frontières nationales pour mieux liquider le passé et le futur, en enfermant le présent dans une insignifiance se donnant un air de liberté. Passer du refus global au refus de l’ordre global, un ordre marchand, c’est donc rappeler la dimension politique de la liberté, autrement assimilée au simple choix du consommateur.

On aime voir dans les signataires du Refus global les hérauts de la modernité au Québec. Ceux qui, des deux côtés de la clôture, s’entêtent à nous enfermer aujourd’hui dans un débat national suranné n’ont quant à eux rien à annoncer : leur fonds de commerce rhétorique surfe sur une vague qui est en train de balayer jusqu’à l’idée de communauté politique. Pendant que Québec quête son « butin » (autre écho de l’épo­que de Duplessis) et qu’Ottawa se fait le parangon d’une dé­mocratie enfin délestée de tout stigmate culturel (toutes les cultures faisant désormais partie du patrimoine canadien si cher à Mme Copps), l’empire étend ses tentacules avec la complicité de nos élus.

Alors que déferle sur la planète une logique où la souveraineté de l’individu – qui inclut désormais l’entreprise! – devient la seule légitime, le débat sur la souveraineté, telle qu’elle est pensée au Québec, devient ainsi de plus en plus surréaliste. « Le passage à l’Empire sort du crépuscule de la souveraineté moderne. Au contraire de l’impérialisme, l’Empire n’établit pas de centre territorial du pouvoir et ne s’appuie pas sur des frontières ou des barrières fixées. C’est un appareil décentralisé et déterritorialisé de gouvernement, qui intègre progressivement l’espace du monde entier à l’intérieur de ses frontières ouvertes et en perpétuelle expansion. »1 Autre façon de dire que l’expansion d’un économisme mondialisé, en sup­primant jusqu’à la différence entre un « intérieur » et un « extérieur », rend caduques les velléités nationales. Cela n’a pas empêché les libéraux fédéraux – subitement frappés d’amnésie – de se convertir au libre-échange dès leur arrivée au pouvoir. Et faut-il rappeler, côté québécois, que les ténors souverainistes se sont depuis longtemps faits les champions de la libéralisation des marchés, flairant entre autres dans le renforcement des rapports avec nos voisins du Sud une façon de se libérer du « joug » canadien?

S’imaginer que le Québec puisse avoir une meilleure prise sur son destin en s’abandonnant à une dynamique que personne ne contrôle relève au mieux de la naïveté, au pire de la mauvaise foi. C’est pourtant cette vessie marchande que nous propose désormais la lanterne nationale québécoise, qui aime jeter sa lumière sur les réalisations de Québec inc., quitte à laisser dans l’ombre tout ce qui n’appartient pas à ce présumé success story.

Un État entrepreneur

Le fameux « modèle québécois », que les souverainistes pré­sentent souvent comme un gage d’avenir radieux pour un Québec enfin « libre », s’inscrit parfaitement dans l’orbite néolibérale, elle-même en résonance avec la néo-sociale-démocratie si chère, par exemple, à Tony Blair. Cela ne signifie bien sûr pas que l’État disparaît, comme on l’affirme parfois un peu vite, mais qu’il subit une profonde transformation.

L’État demeure en fait un acteur très actif, présent à peu près partout, en même temps que, d’une certaine façon, très discret. En refusant de plus en plus de prendre une position de surplomb, de s’élever au-dessus de la mêlée pour faire des choix politiques (si ce n’est celui de dissoudre le politique dans des mécanismes économiques mondialisés, comme l’ALENA ou la future ZLEA), il accompagne et soutient une multitude d’initiatives visant à permettre aux individus de s’adapter à une réalité élevée au statut de « fait ». Il n’y a qu’à songer à la présence, à l’occasion de la moindre annonce d’investissement de l’État, d’une brochette de ministres rêvant de voir le fleurdelisé – ou l’unifolié, c’est selon – ponctuer le globe de toutes les conquêtes de nos entrepreneurs (nourris au biberon de l’État!).

Tout cela se traduit par une indifférenciation croissante de l’État et de la société civile, au profit d’un espace unifié de gestion où l’État tend à devenir un acteur parmi d’autres : un acteur important, certes, mais qui n’est plus porteur d’un projet de société – sauf à affubler de cette expression le résultat de la moindre oscillation de décisions essentiellement technocratiques.

Devenu entrepreneur, l’État fait de l’entrepreneurship la nouvelle vertu cardinale. Dans ce cadre, il promeut le re­groupement d’individus en « communautés d’entrepreneurs », réduisant de facto la démocratie à une simple « gestion parti­cipative ». Des regroupements plus ou moins importants se forment ainsi pour aider les individus à se faire une petite place dans la jungle de la compétition mondiale. Osera-t-on prétendre que cet entrepreneurship collectif rime avec le sens fondamental de la démocratie, indissociable de la souveraineté au sens fort du terme, comme volonté d’une communauté politique de prendre en charge son devenir en se donnant à elle-même ses propres normes, plutôt que de s’assujettir à des méca­nismes « objectifs » qu’elle contribue à ériger par ses propres renoncements?

La SGF (Société générale de financement) et la Caisse de dépôt sont ainsi fréquemment présentées comme des instruments ayant permis la prise en charge de notre devenir collectif. Mais le « maître chez nous » sied-il encore à des institutions qui favorisent désormais l’émergence d’entreprises capables de partir à la conquête du monde, dans la reconnaissance réciproque de la place que les firmes étrangères peuvent se tailler ici, soutenues par un État québécois respectueux de l’« éthique capitaliste »? Une « éthique capitaliste » que Bernard Landry évoquait récemment pour justifier la non-intervention de l’État dans la concentration de la presse (écrite et électronique) au Québec – alors même que la Caisse de dépôt finançait la fusion entre Quebecor et Vidéotron!

Un distinguo intenable

Le chemin de la souveraineté ne peut passer par de simples artifices de marketing : tant que ce projet refusera de contribuer à briser l’homogénéité d’un espace marchand qui vide le politique de toute substance, il nourrira des ambiguïtés que le passage d’un « nationalisme ethnique » à un « nationalisme civique » ne pourra lever. À nier l’histoire particulière d’une communauté politique afin d’inclure le plus de gens possibles à son projet, c’est l’existence même de cette communauté qui se trouve mise en question. Il ne s’agit bien sûr pas d’exclure qui que soit de la nation québécoise mais de reconnaître qu’une nation ne peut se construire avec des individus « abstraits », détachés de toute la contingence de leur histoire.

La victoire de la démocratie libérale et capitaliste s’est précisément construite sur la négation de toutes les déterminations socio-historiques concrètes et sur l’abstraction d’un individu libéré de toutes les chaînes de la tradition. Si une telle dynamique a incontestablement agrandi l’espace d’autonomie de l’individu (à des vitesses et des degrés différents entre les hommes et les femmes), elle l’inscrit désormais dans un lieu normatif qui se vide à la vitesse de la destruction du rapport politique à autrui. La fragilité identitaire qui en résulte cherche alors à se résorber comme elle peut et risque de trouver dans l’appartenance ethnique (voire raciale) une bouée facile à saisir.

C’est donc dire que l’identité collective ne peut se cons­truire sur la négation de l’histoire. Une histoire qui, sauf à se nier en se figeant dans le passé, doit cependant demeurer ouverte, en renversant en quelque sorte la flèche du temps : au lieu d’avancer à reculons en contemplant une origine mythifiée, il lui faut se tourner vers un avenir qui se donne comme un projet collectif. Et ce n’est certainement pas la réduction de la dette publique (résultat et moteur d’une financiarisation de l’économie en train de détruire les rapports sociaux) qui peut prétendre – sauf à travestir le sens des mots – constituer un projet politique (si ce n’est celui de la dissolution du politique).

Si le déficit zéro a pu constituer une « condition gagnante », ce n’est certainement pas pour l’affirmation de notre capacité collective de décider de notre avenir. En abdiquant aux marchés financiers un pouvoir auquel ils continuent néanmoins de rêver éveillés lorsqu’ils évoquent l’idée d’une nation souveraine, nos élus ont donné à leur « projet de société » la forme d’un asservissement collectif. Ils peuvent clamer ad nauseam qu’il faut s’adapter à tout ce qui bouge autour de nous : on voit ce que cela signifie en re­gardant du côté des hôpitaux ou des écoles, sans parler des laissés-pour-compte pour lesquels les appels à la « responsa­bi­lité » se traduisent, par exemple, par des coupures dans l’aide sociale. Être souverainiste, aujourd’hui, serait-ce donc s’incliner docilement devant la souve­raineté que les pouvoirs politiques accordent au capital?

Le rempart linguistique

L’absence de projet véritablement capable de mobiliser la po­pulation et de donner une consistance réelle à la communauté politique trouve bien sûr un palliatif au Québec : la question linguistique, qui ne man­que jamais de ressurgir quand les appuis à la souveraineté di­minuent. On ne niera cer­­tainement pas ici la légitimité de la défense de la langue française au Québec. Mais quand tous les rapports sociaux sont instrumentalisés, qu’est-ce qui peut bien fonder la défense de cette langue? On disait jadis que la langue était gardienne de la foi : mais que garde-t-elle maintenant? Quand on fait d’elle un simple outil de communication, pour lequel la seule norme valable serait celle de l’efficacité, de la transparence du dialogue (« l’important, c’est qu’on se comprenne »), ne l’appauvrit-on pas jusqu’à la dénaturer?

La langue est le prisme à travers lequel nous regardons le monde; elle nourrit un imaginaire qui donne au vivre-ensemble une coloration toujours particulière. Elle comporte ainsi une dimension éthique et esthétique fondamentale, qui traverse les rapports sociaux. La défense du français au Québec est donc irréductible à une bataille contre l’anglais (et les Anglais!) : elle est d’abord un combat pour empêcher que la société ne se dissolve dans un ensemble de rapports inter-individuels où l’autre ne serait que le moyen permettant à chacun d’arriver à ses fins personnelles. Une société n’est pas une somme d’individus ayant « inventé » la langue pour faciliter les relations entre eux : elle s’érige toujours sur un univers symbolique à travers lequel nous respirons humainement. C’est cela que charrie la langue, et c’est la fragilité de cet « humus de la socialité » qui en fait précisément la beauté, nous appelant du même coup à la responsabilité d’en prendre soin. Si cette beauté du français – et, conséquemment, la fierté de le parler correctement – ne trouve aucune place dans la justification de sa défense, il est à craindre que le combat linguistique au Québec soit promis à une cuisante défaite.

Plus largement, la culture, elle-même pensée comme une « industrie culturelle », est de plus en plus appréhendée à travers le prisme de l’économie, comme si le fait de créer des emplois lui accordait davantage de légitimité (voire sa seule légitimité!). Président du groupe-conseil qui a présenté une politique sur la culture et les arts au gouvernement québécois en juin 1991, Roland Arpin pouvait ainsi déclarer au Devoir (15 juin 1991) que la culture, « ça marche », et que « s’il y en a un surcroît, on l’exporte, comme pour l’électricité… » Après Hydro-Québec, pourquoi pas Culture-Québec? Mais si la spécificité culturelle du Québec devient elle-même un cheval de Troie d’une logique marchande ignorant les frontières, on voit mal de quelle façon elle pourrait fonder le projet souverainiste. Cela ne signifie certes pas que la culture québécoise ne puisse rayonner à l’étranger : mais ce rayonnement ne saurait devenir une priorité, sauf à vider la culture de toute sa profondeur existentielle, comme on a tendance à le faire avec la langue.

Mais il y a pire encore : l’idée – inconsciente – qu’on puisse se délivrer du fardeau de la langue. Idée farfelue? Après tout, l’ultime rêve des technologies de communication n’est-il pas l’établissement d’une communication silencieuse, où les gens, enfin libérés du poids des mots, de leur polysémie, pourraient entrer dans un rapport immédiat entre eux, sans risque de confusion dans la transmission des messages? Dans la même logique, les biotechnologies ne sont-elles pas en train de réduire le vivant en un montage complexe d’éléments biochi­miques, comme si les structures symboliques (dont le langage) n’étaient pas elles aussi constitutives du rapport humain au monde2? En les finançant goulûment, afin de devenir l’Eldorado des technologies de communication et de l’industrie du vivant – au nom, bien sûr, de la « nécessité » de conquérir d’immenses marchés – Québec est peut-être en train de contribuer à saper les fondements anthropologiques de son projet souverainiste.

Tout cela nous place en effet, lentement mais sûrement, dans un rapport au monde de plus en plus schizophrénique. Est-ce un hasard si, lors du décès de Maurice Richard, les gens ont vanté jusqu’à plus soif cet « homme de peu de mots »? L’idole d’un peuple qui veut survivre dans une langue presque inexistante sur le continent – ce qui justifierait les velléités souverainistes de certains – « ne parlait pas, mais agissait ». On était fier de dire que le Rocket n’avait pas de temps à perdre à parler, comme si la « parlure » était en deçà du réel, qui seul compterait vraiment. Singulier paradoxe. Qui éclaire peut-être, à sa façon, les impasses de la question nationale au Québec.

1. Michael Hardt et Toni Negri, Empire, Paris, Exils Éditeur, 2000.
2. Sur cette question, voir « De la boulimie des biotechnologies au cannibalisme du marché », in Relations, no 663, septembre 2000.

La fatigue  politique du Québec

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