Relations Mars 2013

Le racisme à  découvert

Emiliano Arpin-Simonetti

Le racisme à découvert

« En elle-même […] la reconnaissance de la diversité des cultures ne porte aucun péril; c’est quand elle fait place à l’affirmation de leur inégalité que surgit le racisme, indissociable du sentiment d’une supériorité fondée sur des rapports de domination. » Michel Wieviorka, L’espace du racisme

Racisme. Le mot dérange. Personne ne veut y être associé, quitte, parfois, à verser dans le déni, voire la mauvaise foi. Il faut bien sûr se garder de dresser le terme à tout vent comme un épouvantail, sauf à le réduire à une coquille vide, à une insulte que l’on profère à court d’arguments. Il serait cependant encore plus imprudent de nier l’existence du racisme, qui revêt parfois des habits inattendus.

Certes, l’ère n’est plus vraiment à la hiérarchisation des « races » sur la base de critères ethno-biologiques attribués à la nature même des différents groupes ethniques. Mais le vieux réflexe d’essentialiser la différence n’a jamais vraiment cessé d’opérer, quitte à se replier sur la culture des différentes sociétés pour les définir en des termes parfois aussi figés et immuables que l’était le concept, désormais révolu, de « race ».

Depuis la parution de notre dossier « Ensemble contre le racisme », (no 672, novembre 2001), le contexte social, politique et économique dans lequel nous vivons a beaucoup changé. D’abord, la « guerre au terrorisme » a eu le temps de déployer son attirail de propagande stigmatisant la figure du musulman, le dépeignant comme un ennemi intérieur, invisible, omniprésent, comme une menace constante de la barbarie pesant sur la civilisation. Et un peu partout en Occident, la peur de l’islam – indistinctement confondu avec l’islamisme – s’est répandue.

Outre l’obsession sécuritaire généralisée, l’approfondissement de la mondialisation capitaliste qui caractérise le contexte mondial des dernières années est aussi une donne essentielle pour comprendre le racisme contemporain. En partie à cause des flux migratoires importants qui l’accompagnent et qui placent nos sociétés devant la nécessité de composer avec une diversité toujours plus grande. L’accueil de l’Autre est certes un défi pour chacun d’entre nous, dans nos vies quotidiennes, dans nos milieux de travail, dans l’espace public, car il bouscule nos certitudes sur ce qui fonde notre culture, notre mode de vie. Mais au-delà de ces considérations plutôt individuelles, il y a des forces beaucoup plus puissantes et structurantes qui sont à l’œuvre quand on parle de racisme.

La mondialisation est en effet indissociable d’un ordre global hiérarchisé au sommet duquel trônent les « démocraties de marché » occidentales, convaincues – consciemment ou non, à tort ou à raison – de la supériorité de leur mode de vie, de leur modèle économique et politique. Bref, de leur culture, prise dans son sens large. C’est sur cette nouvelle base culturelle, et non plus raciale, que se fonde l’infériorisation des autres peuples, notamment dans un discours qui postule l’incompatibilité de certaines cultures avec la modernité et le progrès, par ailleurs conçus comme l’aboutissement de l’évolution des sociétés. On parlera ainsi, entre autres, « d’États défaillants » (failed states en anglais), ces pays qui ne sauraient espérer rien de mieux qu’une tutelle occidentale pour s’extirper de la misère découlant de leur incapacité atavique à se gouverner selon les poncifs de la « bonne gouvernance ». Les récentes déclarations du ministre fédéral de la Coopération internationale, Julian Fantino, pour qui la lenteur de la reconstruction en Haïti semble attribuable à la paresse intrinsèque des Haïtiens, s’inscrivent en droite ligne avec ce raisonnement néoraciste. Les propos que tenait récemment Denise Bombardier au sujet des Autochtones énoncent de manière encore plus limpide ce type de chauvinisme aveugle fondé sur le libéralisme. Dans sa chronique publiée dans le Journal de Montréal, le 12 janvier dernier, elle écrivait en effet que « la culture autochtone [sic] apparaît incompatible avec une forme de modernité indissociable du progrès économique ».

On le voit, le racisme se cache parfois sous de grands principes. La loi, d’ailleurs, qui assigne son sceau de légitimité à toute chose, n’y échappe pas. Elle contribue dans certains cas à perpétuer sinon à enraciner des représentations figées de certaines minorités, notamment les Noirs. La surreprésentation des Noirs dans le système judiciaire, en particulier les jeunes, participe en effet à la construction, objectivée par les statistiques sur le crime, d’une identité noire associée à la criminalité et à la pauvreté. Cette identité se double bien souvent des préjugés sur les pays d’origine de cette population, notamment Haïti. À ce chapitre, certains se rappelleront la déclaration de l’avocat Yves-André Boutiller en 2003, qui avait défendu son client accusé de proxénétisme en invoquant le fait que la prostitution « fait partie de la culture haïtienne ».

Il importe donc de dévoiler ce qui sous-tend, souvent de manière inconsciente, les nouvelles formes de racisme, qui n’ont de nouveau que le fait de ne pas se nommer comme telles. Surtout dans une société comme le Québec, elle-même historiquement la cible de représentations xénophobes dans l’ensemble canadien. Nous-mêmes longtemps victimes du colonialisme et du racisme, il serait indécent de ne pas lutter contre ce fléau, de détourner le regard quand son visage perfide apparaît ici, chez nous. Notre histoire nous commande de « lier nos racines de souffrance à la douleur universelle dans chaque homme ravalé », pour reprendre les mots de Gaston Miron.

C’est dans cette optique que s’inscrit ce dossier. Bien que nous n’ayons pas pu y souligner toutes les manifestations du racisme, elles n’en sont pas moins autant de blessures infligées à l’humanité en chacun de nous. En ce sens, la lutte contre le racisme en est une contre la domination et ses puissants mécanismes de reproduction, et elle nous concerne tous.

Le racisme à  découvert

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