Relations décembre 2010

François L'Italien

Le quotidien dans les griffes de la finance

L’auteur est doctorant en sociologie à l’Université Laval et membre du Collectif d’analyse de la financiarisation du capitalisme avancé (CAFCA)

La dynamique financière s’insère dans la vie quotidienne, notamment par le crédit à la consommation qui génère un endettement sans cesse croissant.

Nous vivons encore sur le sol fissuré par la crise financière de 2008. En l’absence de contre-pouvoirs assez forts, les États occidentaux se sont lancés depuis dans le financement des pertes colossales des plus grandes banques. Ils ont du coup repoussé le moment d’une refondation politique d’un ordre économique international viable. Pour l’instant, les mesures palliatives, les plans de soutien et les programmes de relance mis en place par les pouvoirs publics pour permettre à « leurs » économies de se stabiliser n’ont servi, au mieux, qu’à éviter le pire, soit que le capitalisme mondial sombre à nouveau dans une grande dépression. Les profits des banques ayant recommencé leur ascension – les cinq plus grandes banques au Canada ont engrangé des profits de 4,8 milliards de dollars au troisième trimestre de 2010 –, il s’en trouve maintenant pour exiger le maintien du statu quo politique et vanter l’incroyable « résilience » du libéralisme économique. Après tout, affirment les défenseurs du laisser-faire, cette crise n’était qu’un fâcheux accident provoqué par une série de facteurs conjoncturels défavorables.

Or, loin d’être un événement isolé ou « conjoncturel », cette crise a révélé la profonde instabilité des économies contemporaines, marquées par une financiarisation qui reconfigure de fond en comble des pratiques économiques selon les conventions dominantes de la sphère financière. Cette financiarisation de l’économie, qui a décomposé l’architecture politico-économique instituée par les États occidentaux à partir des années 1930-1940, a établi de nouvelles connexions qui rendent les pratiques financières et spéculatives indispensables à la reproduction de la vie « ordinaire ». Cela signifie que, loin d’être extérieure à l’économie dite « réelle », la finance de marché et ses mécanismes de contrôle se sont insérés dans les transactions économiques quotidiennes : produire, vendre et acheter sont des actes de tous les jours qui ont peu à peu été intégrés au système financier.

C’est particulièrement le cas avec la consommation des ménages. Ceux-ci ont de plus en plus recours au crédit, et donc à l’endettement, pour payer les dépenses de base du quotidien et continuer à suivre la norme sociale de consommation. Le crédit est ainsi devenu une forme de revenu venant compléter les salaires. Pour l’illustrer simplement : si la carte de crédit était réservée, il n’y a pas si longtemps encore, à l’achat de billets d’avion, à la réservation d’un hôtel ou à l’acquisition d’une motoneige trois cylindres, elle est aujourd’hui utilisée quotidiennement pour acheter des vêtements, payer l’électricité ou faire l’épicerie. La finance capitaliste s’est donc branchée directement sur la vie économique pour la subordonner à sa dynamique. Ce faisant, les ménages sont devenus extrêmement vulnérables aux événements se déroulant dans la sphère financière, comme on l’a vu avec la crise de 2008. La situation actuelle est extrêmement instable, précaire et imprévisible, et elle expose plus que jamais les ménages et les économies nationales à des chocs financiers importants.

Mais cela n’a pas toujours été – et n’a pas à être éternellement – le cas. Comment le crédit à la consommation est-il entré si largement dans nos vies?

Le compromis « fordiste-keynésien »

Au début du XXe siècle, les acteurs dominants du système capitaliste ont constaté que l’expansion – et donc la survie – de celui-ci ne pouvait reposer exclusivement sur la production de masse. Les grandes corporations ont alors mobilisé leurs capacités de contrôle afin de transformer les salariés en consommateurs… de masse. Suivant la logique du capital, il fallait susciter la consommation des marchandises pour assurer l’écoulement continu de la production, et donc agir sur les habitudes de la vie domestique dépendantes de la dynamique de production de masse. C’est ainsi qu’en matière d’alimentation, par exemple, on substitua la gelée industrielle à la confiture maison. Le marketing, la publicité et les autres techniques destinées à orienter ainsi la vie domestique furent raffinés pour susciter de nouveaux désirs et manipuler à souhait des besoins, de façon à ce qu’ils s’ajustent au processus productif. Voilà, en gros, l’une des voies par lesquelles on assurait des beaux jours au capitalisme.

Si la « fabrication » de ce consommateur de masse a été expérimentée avec succès par des initiatives privées, il faudra attendre la mise en place d’une « politique » pour que soit systématiquement organisée cette configuration du capitalisme. C’est au lendemain de la crise de 1929, qui survint au moment même où les « succès » industriels du communisme soviétique défrayaient la chronique, qu’une constellation d’économistes libéraux « réformés » – et influents – se retroussèrent les manches pour faciliter la transition du capitalisme industriel au capitalisme managérial. Ainsi, à la suite de l’économiste John Maynard Keynes, on suggéra que des mécanismes de planification viennent stabiliser ce système, à commencer par ceux renforçant une demande intérieure vigoureuse pour les marchandises. Le nom de « compromis fordiste-keynésien » (inspiré d’Henry Ford, qui haussa le revenu de ses salariés de telle manière qu’ils consomment ce qu’ils produisaient) désigne bien la gigantesque mobilisation des institutions publiques, d’une part, et des organisations économiques privées, d’autre part, qui s’est déployée au XXe siècle. Deux dispositifs essentiels et complémentaires ont été au cœur de ce compromis : d’abord, une stratégie d’arrimage des salaires à la productivité moyenne, coordonnée par les corporations dominantes de chaque secteur économique, assurait que les revenus liés au travail soient suffisamment élevés pour soutenir la consommation. Ensuite, la mise en place de politiques publiques visant le soutien et l’élargissement du bassin de consommateurs de masse – parallèlement à l’institution de mécanismes de la solidarité sociale – a permis une stabilité de la demande pour les produits.

L’élévation générale du niveau de vie par le renforcement du rapport salarial et le soutien public à la consommation ont effectivement réussi à stabiliser la croissance des économies capitalistes, qui ont connu une époque de prospérité inégalée. Les « réussites » économiques des Trente glorieuses tiennent au fait que l’on a connecté le tuyau des dépenses en consommation du salarié à celui des investissements productifs des entreprises, qui avaient dès lors avantage à augmenter les salaires. Cette situation limitait les pratiques d’endettement à des transactions portant sur des biens de grande valeur (automobile et maison), les salariés ayant un revenu arrimé à la norme de consommation en vigueur. Non seulement dépensaient-ils ce qu’ils gagnaient, ce qui décourageait le recours au crédit pour la consommation ordinaire, mais ils avaient accès à un revenu stable leur permettant d’épargner. Cette épargne était réinvestie dans l’économie dite « réelle », qui en retour renforçait les salaires. Bref, il s’agissait là de « cercles vertueux » pour l’économie, selon l’expression de John Maynard Keynes.

Le crédit comme revenu

Ce compromis avait évidemment des ennemis, à commencer par les spéculateurs au sein de la classe d’affaires, ainsi que les libéraux « durs » que le keynésianisme avait sévèrement contrariés. Les premiers, tirant l’essentiel de leurs revenus de la spéculation, mangeaient leurs bas depuis que les gouvernements avaient entrepris de nuire aux rentiers en corsetant la haute finance. Quant aux seconds, opposés à toute forme de planification économique, ils cherchaient à tirer des failles de ce régime d’accumulation autant d’arguments pour en discréditer la recette. Leur persévérance à vouloir déconstruire ce compromis porta ses fruits : à la faveur du déclin du « modèle » soviétique, et tirant profit des contradictions économiques internes que le keynésianisme avait développées, le néolibéralisme finit par s’imposer. C’est ainsi qu’au cours des années 1980, les gouvernements anglais (Thatcher) et américain (Reagan) sonnèrent la charge contre l’État-providence, en plus de dynamiter les verrous institutionnels qui bloquaient la spéculation à grande échelle.

Quelles ont été les principales conséquences de ce mouvement de libéralisation sur la consommation et la vie ordinaire des ménages? D’abord, en appliquant des politiques antisyndicales et favorables au libre-échange et à la globalisation néolibérale, ces gouvernements ont favorisé l’essor d’une dynamique de « déflation salariale », c’est-à-dire une baisse continue du niveau moyen des salaires relativement au PIB. En effet, profitant de la précarisation de la condition salariale et devant ajuster le prix des produits à la baisse pour faire face à la concurrence internationale, les entreprises américaines ont cherché à rogner sur les salaires pour réduire leurs frais d’exploitation. L’érosion progressive du pilier « salarial » du compromis fordiste-keynésien se mesure de plusieurs manières, notamment par la part des salaires dans le PIB. Aux États-Unis, celle-ci est passée de 65 % en 1982 à 61 % en 2008, alors que la part liée à la consommation domestique est passée, pour la même période, de 64 % à 71 %. Autrement dit, on a assisté à un important décrochage entre salaire et consommation, les revenus sous forme de salaires ayant diminué de près de 4 %, alors que le niveau de consommation a augmenté de près de 7 %. Un autre indicateur ne ment pas, celui de l’inégalité croissante des revenus aux États-Unis. Les 20 % les plus pauvres ont vu leurs revenus augmenter de 10 % entre 1979 et 2006, alors que les 20 % les plus riches ont connu une augmentation de 60 % pour la même période. Très certainement, cette augmentation impressionnante est due à l’explosion des revenus des 5 % les plus riches, qui a grimpé du double pour ces années.

Or, c’est précisément dans la brèche créée par ce « décrochage » que s’est engouffré le crédit, qui a pris le relais des salaires comme forme de revenu permettant aux ménages de continuer de consommer. L’endettement est devenu une pratique de plus en plus normale, banale, à mesure que la norme de consommation continuait d’augmenter – la demande ne cessant d’être la « locomotive » de la croissance économique. Cet endettement massif s’est réalisé selon les procédés des organisations financières privées, souvent filiales de puissantes banques transnationales, qui ont démultiplié l’offre de prêts aux particuliers, allant des prêts à l’achat de mobilier au financement d’un système de cinéma-maison. On vit ainsi apparaître les cartes Visa pour étudiants dans les épiceries; on inonda les boîtes aux lettres d’« offres uniques » de crédit; on conçut des publicités d’automobiles vantant davantage les modalités de financement que la robustesse de la tôle. Bref, s’ils étaient jadis endettés par leurs maisons, les ménages sont rapidement devenus surendettés par leurs dépenses ordinaires.

Ce qui, on s’en doutera, n’est une bonne chose que pour les organisations financières qui réussissent ainsi à capter les liquidités disponibles des ménages. Ceux-ci utilisent désormais leurs salaires pour payer leurs frais de crédit et diminuer le capital emprunté. Ils sont ainsi subordonnés aux conventions et aux acteurs financiers qui leur procurent un revenu[1]. Cette subordination est importante pour plusieurs raisons, dont le fait qu’elle modifie profondément le rapport que nous entretenons à la richesse, au temps et à la vie économique en général. Mais elle fait aussi désormais reposer la consommation – vecteur central de la dynamique économique réelle – sur les aléas du crédit. Or, on ne pourrait trouver assise économique plus instable, arbitraire et précaire : toute variation soudaine, tout choc important se produisant dans la sphère financière – dont un resserrement net du crédit ou un relèvement brutal des taux d’intérêt – peut maintenant entraîner une situation économique désastreuse. Si les conditions d’endettement dégénèrent, les ménages ne pourront faire face à leurs obligations financières, ce qui aura pour effet de dégrader le bilan des organisations financières, qui resserreront en retour encore davantage l’accès au crédit. Cela montre à quel point la finance de marché s’est encastrée dans la vie quotidienne pour devenir indispensable aux pratiques économiques ordinaires.

Rien n’a véritablement changé depuis la crise financière de 2008. Il est temps de cibler politiquement ces mécanismes de subordination de la vie économique aux aléas des spéculations, impulsés par des organisations financières qui créent les conditions de crises économiques majeures. La lutte pour une augmentation moyenne des revenus non financiers dans le bilan des ménages (ce qui inclut le salaire), la création d’un pôle financier public par des nationalisations dans le secteur bancaire, l’adoption de lois étouffant le développement de l’industrie financière constituent des projets à réaliser pour une sortie durable de la configuration actuelle du capitalisme.

 


[1] Selon un sondage réalisé par l’Association canadienne de la paie, 59 % des Canadiens affirment que le report d’une semaine du dépôt du chèque de paie entraverait sérieusement leur capacité à affronter leurs obligations financières.

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