Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Marco Veilleux

Le pouvoir de demain – Réalisation : Amy Miller

« Mais aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous empêcher de reconnaître qu’une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres. »

Ces mots du pape François, extraits de sa lettre encyclique sur l’écologie (Laudato si’, no 49), peuvent parfaitement synthétiser ce documentaire. Parcourant la Palestine, l’Allemagne et la Colombie, nous y rencontrons des hommes et des femmes qui incarnent, à travers leur engagement, l’aspect radicalement social et politique de la question écologique.

Les climatologues nous l’annonçaient déjà il y a 30 ans et nous y sommes : à l’échelle planétaire, 2018 va devenir la troisième année la plus chaude que nous ayons enregistrée… après 2017 et 2016 ! La maison commune brûle et nous détournons le regard. Pire, nous poursuivons notre course folle dans un mélange de déni, d’irresponsabilité collective et de cynisme mercantile.

Toutefois, des poches de résistance se manifestent ici et là et soutiennent l’espoir. C’est ce dont témoigne Le pouvoir de demain, en donnant la parole à des personnes qui remettent en question notre dépendance aux énergies fossiles et défient les structures de pouvoir économique et politique complices de ce modèle extractiviste sans issue. À travers leurs luttes intelligentes et cohérentes pour la justice sociale et climatique, se manifestent des solutions de rechange et des pratiques démocratiques inspirantes.

Le documentaire nous présente trois situations où des communautés font face aux urgences environnementales et sociales dans un contexte de combats politiques pour la justice et le respect des droits humains.

D’abord, nous découvrons la province riche en pétrole d’Arauca, en Colombie, déchirée par la guerre, où les Autochtones et les paysans construisent un processus de paix « du bas vers le haut ». Leur territoire a été largement militarisé depuis les années 1980, ce qui a entraîné une violation massive des droits, réduit l’accès à la terre et augmenté la répression des mouvements sociaux et des citoyens dans la région. Mais la population s’organise. À travers une radio et un journal communautaires, des débats publics, l’établissement de coopératives, l’élaboration d’un plan d’autosuffisance alimentaire pour contrer la culture délétère de la coca, etc., tout un processus social de conscientisation et de prise en main s’est mis en branle. L’objectif est de contrer des politiques étatiques et militaristes au service des multinationales et de l’oligarchie. Mais surtout, il s’agit de reprendre du pouvoir sur sa destinée collective.

Ensuite, le film nous emmène en Allemagne, où des militants et militantes poussent leur pays à sortir de sa dépendance aux combustibles fossiles et à achever sa transition vers des énergies renouvelables. Le documentaire nous montre des images de ces immenses et effroyables mines de charbon à ciel ouvert, dans la région de la Rhénanie, principale source des émissions de CO2 en Europe. Après l’abandon progressif du nucléaire au début des années 2000, l’Allemagne s’est malheureusement tournée vers la filière houillère pour produire de l’énergie. L’action citoyenne et militante a permis, jusqu’à maintenant, de contrecarrer la construction d’une vingtaine de centrales électriques au charbon, et ce, par des actions de désobéissance civile non-violente, un travail d’éducation populaire axé sur la décroissance, une campagne pour que les villes et les institutions publiques retirent leurs investissements du secteur de l’énergie fossile et, enfin, par la création d’un réseau de villages engagés dans le développement durable.

La réalisatrice nous entraîne enfin à Gaza, auprès du personnel de l’hôpital Al-Shifa, qui essaie de se servir de l’énergie solaire pour lutter contre les pannes électriques quotidiennes provoquées par le gouvernement israélien – une arme parmi tant d’autres dans son arsenal de guerre contre les Palestiniens. Le documentaire souligne combien la situation des Gazaouis est suffocante, immonde, inhumaine et intolérable. On y voit le chirurgien Mohamed Ziara, en plein bloc opératoire, alors que survient une panne de courant… Il doit attendre, un moment, que les sources d’énergie d’appoint (génératrices ou piles) se mettent en marche pour poursuivre son intervention sur un patient en état critique. Israël a pilonné une partie de la centrale électrique de Gaza en 2004, et coupe régulièrement son approvisionnement électrique à cette enclave de 365 km² où vit une population de 1,8 million d’habitants. La technologie solaire, bien qu’encore très chère et difficile à obtenir à cause du blocus imposé par Israël, commence toutefois à se développer. Déjà, quatre hôpitaux de Gaza peuvent compter sur des panneaux solaires pour assurer un minimum d’énergie nécessaire aux soins médicaux.

Avec ce cinquième long métrage documentaire, la réalisatrice engagée Amy Miller (Sans terre, c’est la faim, 2013 ; La ruée vers le carbone, 2012) illustre à merveille à quel point ces mots de Pablo Neruda qu’elle cite dans le film sont en train de s’incarner dans diverses zones de résistance et d’innovation sur notre planète : « Ils pourront couper toutes les fleurs, ils n’empêcheront jamais le printemps. »

 

Le pouvoir de demain
Réalisation : Amy Miller

Production : Wide Open Exposure et Byron A. Martin Productions
Canada, 2017, 76 min.

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