Relations Hiver 2021-2022 / Carnet
Le père et la mort

L’auteure est poète et psychiatre
C’est toujours en juillet que la mort surgit, comme un couteau dans le dos de l’été. Un cri très bas, en pleine nuit : Ouanessa... Ouanessa. Comme s’il t’appelait d’outre-tombe, ton père hurle ton nom à petite voix. Endormie, tu ne saisis pas tout de suite. Tu penses entendre ton fils. Mais il n’emploie jamais ton prénom. Alors tu comprends que ton père va périr chez toi, comme s’il n’avait pas d’autre demeure, lui, l’immigrant, étranger partout et à lui-même.
Tu te précipites au rez-de-chaussée. Ton père étouffe, comme s’il se noyait dans ta maison. Tu lui tiens la main, le rassures, répètes les seuls mots que tu connais : je suis là, tout en composant le 911 en tremblant. De la main droite tu mesures son taux d’oxygène avec le saturomètre, que tu gardes tel un bijou, pour les rares occasions. Auprès du répartiteur du 911 tu prends un ton de médecin, cela te rassure de savoir que le trépas advient avec un chiffre – taux de saturation en oxygène : 64 %. Alors le répartiteur priorise l’ambulance, tout en demandant si ton père est bleu. Bleu ? Tu ne sais pas. Tu lui réponds qu’il est arabe, et que les arabes ne deviennent pas tout à fait bleus. Tu résumes en disant il est en train de mourir sans savoir la couleur de la fin.
Tu raccroches, en tenant toujours la main de ton père. Il respire mal, mal. Tu lui fais le bouche-à-bouche. À ton père. Tu ne peux pas le laisser crever sans faire ta part pour sa vie. Les pompiers arrivent. Tu leur racontes l’histoire de l’humanité : vivre, mourir. Ils lui donnent de l’oxygène, tout en parlant avec des codes. Cette nuit les chiffres te rassurent mieux qu’un poème. Puis les ambulanciers débarquent comme des dieux. Débute une chorégraphie du soin, parfaitement rythmée au son de la détresse. Tu alternes entre sang-froid et pleurs comme si en toi quelqu’un coupait les veines, puis les recollait.
Ton père devient un corps branché à des fils, qu’on attache sur une civière. Sa cage thoracique se soulève comme celle d’un enfant dans les bras d’une mère. Il cherche à lutter pour la vie simple, celle qui goûte le café, celle où on reste le père de quelqu’un. Tu remercies les pompiers et les ambulanciers, qui ferment la portière en amenant ton père, que tu aurais dû apprendre plus tôt à aimer.
Tu leur demandes à quel hôpital ils l’amèneront. Le plus proche. On veut qu’il se rende. Il faut arriver avant la mort. Tu enfourches ton vélo. Tentes de rattraper l’ambulance qui, comme une étoile filante, disparaît dans le noir. La ville est remplie de fêtards qui ignorent la vraie nuit, celle où les poumons se taisent et où le cœur casse.
Lorsque tu arrives à l’urgence, ton père est déjà en réanimation. Salle numéro 1. Tu es soulagée, tu te dis que la numéro 2 doit être moins efficace. Un agent de sécurité t’invite à patienter sur un banc. C’est donc ici que tu passeras la nuit à attendre de savoir si ton père est mort ou ressuscité. Près de l’ambulance, tu as récité en boucle le Notre Père, en pensant que cela valait la peine de prendre une chance, et le mot père résonnait en toi comme une histoire que tu n’as pas suffisamment lue.
Tu penses à la chance de ton père, car s’il avait été chez lui, il serait déjà décédé. Tu cherches des signes à la place des morts. Avant que tu ne quittes pour l’hôpital, ton conjoint t’a dit que tu as sauvé la vie de ton père. Or, tu ignores si elle est sauvée, tu espères, tu pries, en te jugeant un peu ridicule de joindre tes mains ensemble, comme te l’avait montré ta grand-mère. Mais sans unir tes paumes tu as peur que Dieu ne te croie pas.
Tu restes sur le banc, tu y resteras toute ta vie s’il le faut. Si ton père meurt et que tu es partie dormir, tu ne pourrais pas te le pardonner. Et le fœtus en toi non plus.
Alors tu attends ton père, le seul que tu aimes. Et s’il sort vivant de la mort, tu te promets que tu le lui diras.



